Le faucon des gargouilles à Bruxelles

© Yves Fagniart

Le faucon pèlerin niche sur une cathédrale gothique à Bruxelles. Fin avril, les ornithologues baguent les jeunes.

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Fixée par deux pinces à linge sur une planche, la grande feuille de papier résiste au vent qui souffle sur le parvis. Inspiré par le décor grandiose, Yves Fagniart croque à l'aquarelle la cathédrale des Saints Michel et Gudule. Les 49 cloches du carillon entonnent leur concert. Il est 11 h. Cornet de frites à la main, les touristes se font des selfies devant les sculptures du monument gothique. Soixante mètres plus haut, voici qu'une gargouille se met à bouger.

Le faucon des gargouilles

© Yves Fagniart

« C'est la femelle. Elle est perchée à droite de ce petit balcon, dans la façade nord » , montre l'artiste naturaliste en regardant la tour de gauche. Quelques instants auparavant, elle a ramené à ses trois poussins un martinet noir tout juste rentré d'Afrique. « Une parmi les 49 espèces d'oiseaux que l'on sait chassées par les faucons de la cathédrale », commente Didier Vangeluwe, attaché à l'Institut royal des Sciences naturelles de Belgique. Parmi les friandises locales, l'ornithologue cite l'exotique perruche à collier, abondante dans les parcs de la ville. Mais aussi le râle des genêts, le gravelot à collier interrompu et les bécasseaux maubèche et cocorli... des espèces jamais observées autrement à Bruxelles.

La gouttière du courlis

Ambiance mystique, musique classique. La porte s'ouvre sur un sombre escalier en colimaçon et ses 300 marches de pierre. Montons ! « Il arrive aussi qu'ils attrapent des grèbes castagneux ou des cailles des blés », ajoute Didier Vangeluwe. Le rapace diurne profite donc de l'éclairage public pour intercepter des migrateurs nocturnes au-dessus de la capitale. Quand il fait nuit, il n'apporte pas les proies aux jeunes, mais il les entrepose dans des cachettes sur la cathédrale. « La semaine dernière, on a trouvé un courlis corlieu dans une gouttière. » A chaque marche, le bruit du vent provenant de l'extérieur devient plus fort.
A première vue, la Belgique pourrait ne pas sembler très favorable au faucon pèlerin. Pourtant, ce pays relativement plat en dehors des Ardennes compte de nombreuses vallées et d'innombrables carrières et petites falaises. Au total, il héberge 110 couples du rapace dont une douzaine dans l'agglomération de Bruxelles. « Totalement disparus en 1972, les pèlerins ont recolonisé la Belgique dès 1994. Leur retour a été favorisé par la réintroduction d'un millier d'individus en Allemagne et par un vaste programme de pose de nichoirs, notamment sur des tours industrielles. » Ce chasseur d'oiseaux d'ailleurs est réapparu d'abord en ville.

Faucon incestueux

Derniers préparatifs devant le balcon à l'abri d'un abat-son où nichent les faucons. Didier Vangeluwe contrôle son matériel. La première nidification sur la cathédrale Michel et Gudule date de 2004. « Depuis 2006, c'est toujours la même femelle. Elle est née à 230 km d'ici, en Allemagne, sur une cheminée de la région industrielle de la Ruhr. Quant au mâle, c'est un adulte né ici même, dans ce nichoir, en 2008... » Autrement dit, cela fait deux ans qu'il niche avec sa mère.

© Yves Fagniart

Un puissant courant d'air chasse à l'intérieur du clocher un tourbillon de plumes. Les adultes volent autour de la cathédrale en gueulant d'inquiétude. Didier Vangeluwe introduit la main dans le nid et saisit un par un les trois fauconneaux âgés de trois semaines. D'abord, il les glisse précautionneusement dans son sac à dos. Puis il sort une pince et bague les jeunes les uns après les autres, méthodiquement et sans un mot.

Au carrefour des virus

Observés vivants ou retrouvés morts, les oiseaux bagués donnent beaucoup d'informations précieuses. Egalement responsable du Centre belge de baguage, Didier Vangeluwe donne un exemple : « Les faucons pèlerins femelles nichent en moyenne à 80 km de leur lieu de naissance, contre 30 km pour les mâles. » Avec des exceptions, bien entendu. « En 2013, un mâle né dans la région de Liège a été retrouvé deux mois après l'envol à Leipzig, à 600 km. » Taux de survie, causes de mortalité, stratégies de dispersion... Autant de paramètres fournis par les baguages et qui permettent de tenir un véritable tableau de bord de l'évolution des faucons. Et le cas échéant de tirer à temps la sonnette d'alarme si la population était à nouveau menacée.

Après deux poussins mâles, le dernier fauconneau est une femelle reconnaissable à son poids important, mais aussi à ses pattes plus grosses et à ses ailes en proportion plus petites. Visiblement irritée, la femelle adulte se pose un instant sur une gargouille devant les abat-sons. Imperturbable, le scientifique enchaîne avec une rapide visite médicale des jeunes. Une plume pour la génétique, une pour les analyses écotoxicologiques. Enfin, il prélève quelques gouttes de liquide cloacal et de salive pour les tests virologiques. « Le faucon pèlerin est une sentinelle de la circulation des virus zoonotiques, tels celui du Nil occidental ou le H5N1. » Ce grand consommateur d'oiseaux est très logiquement un indicateur incontournable de la santé des populations animales.

Le faucon des gargouilles

© Yves Fagniart

Citadins, le bon plan

Après très exactement 15 minutes, la nichée baguée est soigneusement replacée dans le nid artificiel. « Il faut faire vite pour perturber le moins possible les faucons tout en récoltant un maximum d'informations » , souligne Didier Vangeluwe. Malgré ce dérangement ponctuel, la femelle de la cathédrale élève en moyenne 3,6 jeunes par année. « C'est presque un poussin de plus que la moyenne nationale. Nous pensons que les pèlerins urbains ont un meilleur succès reproducteur parce que les nichoirs artificiels les protègent des intempéries. Et puis, ils sont favorisés par l'absence de leur grand prédateur, le hibou grand-duc. » Le stress provoqué par cette visite en vaut largement la chandelle. Sans compter que la base de données issue des baguages belges a récemment permis de démanteler un trafic de jeunes faucons pèlerins aux ramifications internationales.

Le faucon des gargouilles

© Yves Fagniart

Enfants gâtés

Les deux semaines qui suivent l'éclosion, la femelle couve les poussins blancs quasiment en permanence. Le père, lui, fait les courses. Plusieurs fois par jour, il ramène des proies. La femelle dépèce ces captures en petits morceaux et les distribue équitablement et avec délicatesse. Les fauconneaux dorment beaucoup et ne se réveillent que pour quémander de la nourriture. Ils grandissent vite. Entre 30 et 35 jours, ils acquièrent le plumage brunâtre caractéristique des immatures. Ils commencent alors à s'exercer au vol en battant frénétiquement des ailes.

Une webcam a filmé les pèlerins de la cathédrale de Bruxelles.

Couverture de La Salamandre n°229

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 229
Août - Septembre 2015
Article N° complet

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