Bouses de vaches pleines de vie

La bouse de vache, un véritable banquet à insectes / © Denis Clavreul

Comme engloutis par la terre, les excréments des vaches dispa­­raissent en quelques mois des pâturages. Eclairage sur une équipe d'éboueurs spécialisés.

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Un calme absolu règne dans le pâturage encore plongé dans l'ombre. Des gouttes de rosée embellissent les renoncules qui abondent sur ces sols riches en nutriments. A l'arrivée du soleil, l'ambiance se réchauffe rapidement. Un bruit sourd et continu monte de la prairie au moment où des milliers de mouches, taons et autres insectes prennent leur envol.
La porte de l'étable s'ouvre en grinçant et libère le troupeau de vaches. Les bovins broutent, jouent, se reposent, ruminent et font leurs besoins. Tchef-tche-tchef-tchef : une large bouse souille le sol en étouffant les herbes sous cinq centimètres de matière fécale. Quatre minutes plus tard déjà, une première escouade d’hydrophilidés en vol de reconnaissance repère le « gâteau » fraîchement défourné. Les coléoptères plongent dans les excréments liquides et y disparaissent… Le festin ne fait que commencer !

Certes dégoûtantes pour certains, les bouses représentent un banquet pour de nombreux insectes. En deux à six mois à peine, ceux-ci mangent ou intègrent au sol la totalité des matières fécales.
A la sortie du tube digestif, la bouse est chaude, riche en eau, en débris végétaux partiellement digérés et en bactéries produisant du méthane. Un vrai bonheur ! Dans l'heure qui suit l'excrétion, un nuage de diptères atterrit sur la Kuhfladen ou tarte de vache en allemand. Les sepsidés, petites mouches aux ailes tachetées de noir, s'accouplent frénétiquement sur la bouse fraîche au pas de course et en battant des ailes. Après ce ballet reproductif spectaculaire, les femelles injectent à la chaîne des œufs juste sous la surface.
Plusieurs espèces de mouches, dont les callyphoridées vert métallisé, pondent aussi sans interruption dans les selles bovines. Attirés par tout ce va-et-vient, des premiers staphylins rejoignent aussi la bouse. Ces prédateurs d'œufs et de larves patrouillent en surface et dans les galeries.
Au bout de quelques heures, la couche supérieure s'assèche et empêche les mouches de pondre. Alors, des escadrons de la mort composés d'histéridés et de staphylins débarquent en force et percent la croûte à la chasse aux asticots…

Au fil des jours, la bouse se fait lunaire. Les trous creusés par les coléoptères rappellent vaguement les cratères des météorites sur notre satellite. L'eau s'évapore progressivement. Une nouvelle horde de coléoptères se nourrissant de fèces fait son apparition : les scarabées coprophages, dont Aphodius fimetarius.
Les étourneaux, les corneilles ou les choucas fragmentent alors l'excrément pour saisir les vers de terre et les larves qui le rongent depuis en dessous. Attaquée sur tous les fronts, la bouse s'amincit et se fendille. Elle finit par se désagréger complètement lors d'une grosse pluie d'automne. Seule une touffe d'herbe délaissée par les vaches témoignera longtemps de l'orgie qui s'est consommée sur ce pâturage.

Foison de vie dans les bouses de vaches

Larves de mouches / © Denis Clavreul

Chacun son régime

Une seule bouse de vache peut compter 2500 larves de mouches. Les entomologistes ont déjà identifié 172 espèces de diptères différentes dans ces micro-milieux particuliers. Le régime alimentaire des insectes des bouses est très divers. La majorité des asticots de diptères, les géotrupidés et les scarabées sont coprophages : ils se nourrissent directement de matières fécales. Les staphylins et les histéridés sont des coléoptères carnivores, alors que les ptilidés sont mycétophages : ils mangent des champignons qui se développent dans les excréments.

Foison de vie dans les bouses de vaches

Onthophage commun / © Denis Clavreul

Eboueurs hautement qualifiés

Les scarabéidés comme l'orthophage commun sont capables de détecter l'odeur des excréments jusqu'à une distance de 10 km. Ils sont parfaitement adaptés au recyclage des bouses. Un bousier peut par exemple faire disparaître 1 dm3 d'excréments en une seule nuit
Leur tête plate et leurs pattes élargies permettent à ces coléoptères de manipuler efficacement les fèces des herbivores. En enfouissant des boulettes de bouse pour leurs larves, ils fertilisent naturellement les sols.

Foison de vie dans les bouses de vaches

Sphaeridium / © Denis Clavreul

Ingénieurs en ventilation

La teneur en eau d'une bouse fraîche approche 90 %. Il n'est donc pas étonnant que les premiers colonisateurs soient des hydrophilidés, une famille de coléoptères aquatiques incluant quelques espèces terrestres, comme les Sphaeridium. Ces insectes nagent, barbotent et creusent des galeries dans les fèces pour se déplacer. Leurs tunnels constituent de véritables conduits d'aération qui réoxygènent le substrat et permettent aux larves de diptères de survivre… Si ces ingénieurs ne les mangent pas !

Refus de manger

Même après leur totale décomposition, les bouses continuent de marquer le pâturage. Des zones avec des herbes plus hautes se forment autour des anciens excréments. Ces « refus » ne sont pas broutés par les vaches qui les trouvent peu appétissants. Soit car les plantes sont toxiques, soit parce qu'elles sont trop ligneuses ou épineuses. Pour rétablir le rendement de la prairie, les paysans doivent faucher la parcelle ou pratiquer une pâture mixte : les refus de vaches peuvent être broutés par des moutons ou des chevaux.

© Denis Clavreul

Usines à bouses

En été, une vache adulte au pâturage broute 70 kg d'herbe et boit 60 litres d'eau par jour. En plus du lait, elle produit une douzaine de bouses d'un diamètre d'à peu près 30 cm. Chaque bovin recouvre quotidiennement d'excréments 1 m2 de sol.
Un troupeau d'une vingtaine de vaches ensevelit une surface de 100 m2 en cinq jours à peine… Sans l'action de décomposition assurée par une équipe d'insectes spécialisés, nos pâturages disparaîtraient en quelques mois sous une épaisse couche de bouses.

© Denis Clavreul

En pratique, lisez nos 3 conseils pour observer les... bouses de vache !

Couverture de La Salamandre n°223

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 223
Août - Septembre 2014
Article N° complet

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