La magicienne dentelée

Magicienne dentelée / © Jérôme Gremaud

Pour finir en beauté, la « Salamandre » souhaitait vous offrir une rencontre avec la plus grande et la plus mystérieuse de nos sauterelles, véritable mythe vivant: la magicienne dentelée.

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Rendez-vous à la tombée de la nuit dans une prairie aride parsemée d’épineux. Cela sent bon la Provence, et pourtant nous sommes en Valais, dans la région de Martigny. Sur cette pente désolée vit, paraît-il, avec ses dix à onze centimètres de long du sommet de la tête jusqu’au bout du sabre, un des plus grands insectes d’Europe. Et encore, c’est compter sans ses antennes presque aussi longues que lui!

La quête

Qui dit antennes interminables pense sauterelle, et c’est juste, mais dans notre cas il s’agit d’une bête au corps démesuré et aux mœurs étranges. Ceux qui ont eu la chance de rencontrer Saga pedo sont si rares qu’on peut presque les soupçonner d’avoir tiré de leur imagination cette invraisemblable créature.
La quête commence dans la nuit. Les faisceaux de nos lampes balaient les herbes sèches en s’attardant sur les petits et impénétrables buissons au cœur desquels elle aime se cacher. Que cherchons-nous ? Un abdomen interminablement allongé, vert strié d’une ligne blanc rosé. Des pattes démesurées, armées d’épines. Le tout pourtant est réputé presque impossible à trouver.

Géant maladroit

Rien dans nos ronds de lumière. Juste des criquets endormis et quelques sauterelles. Ce sont eux que recherche la magicienne dentelée pour leur jeter un sort affreux avec ses pattes ravisseuses. Sur les images qui la représentent, la Saga pedo est assez terrifiante. En réalité, elle serait d’une affligeante maladresse. Trop grand peut-être, l’insecte se déplacerait avec gaucherie. Surprendre les criquets en plein sommeil serait sa seule chance de les attraper.
Intrigué par ce véritable mythe vivant, le professeur Matthey, de l’Université de Lausanne, a mené dans les années 40 une vaste enquête. Ce zoologiste, à qui la surprenante présence de la saga méditerranéenne avait été signalée en Valais, a passé des semaines
à sa recherche pour n’en ramener que quelques exemplaires isolés.

Sauterelle à cent sous

Mais le savant lausannois ne se décourage pas et, par voie d’annonces, il invite la population locale à lui apporter contre paiement la bête étrange. En peu de temps et à coup de pièces de cent sous, il se retrouve riche d’une trentaine de spécimens. La légende de la sauterelle à cent sous ne fait que commencer.
Matthey, à sa grande surprise, n’a récolté que des femelles toutes reconnaissables à leur longue tarière. Des expériences menées en captivité prouvent bientôt que les magiciennes dentelées n’ont nul besoin de mâles pour se reproduire. Même si, durant toute leur vie longue de quatre ou cinq mois, elles ne rencontrent aucun congénère, elles sont capables une fois adultes de pondre dans la terre aride une vingtaine de gros œufs longs d’un centimètre… avant de mourir épuisées.

Tranches fines

Fasciné, Matthey sacrifie toutes ses captives et découpe leurs organes reproducteurs en centaines de tranches millimétriques. C’est un bon millier de lames de verre que le scientifique étudie au microscope pour percer le secret de cet insecte. Pareil carnage en valait-il la peine ? On sait en tout cas grâce à lui qu’il y a une seule division de maturation, équationnelle et en tous points identique aux mitoses somatiques. Son caractère hétéropolaire résulte de l’obliquité du fuseau… Retenons simplement que la magicienne dentelée - cas rarissime chez les animaux - possède dans chacune de ses cellules quatre jeux complets de chromosomes et que ses œufs sont produits par parthénogenèse.
Des cousines de la saga vivent dans les Balkans, où des formes mâles ont également été observées. Plus on va vers l’ouest, plus ces grands insectes méditerranéens deviennent rares. Déjà exceptionnels en Provence, ils ont sans doute à la faveur d’une époque chaude remonté la vallée du Rhône en petit nombre pour s’établir sur quelques pentes ensoleillées du Valais.

Phasme et fantasmes

La traque continue, et voici soudain un phasme blanc translucide qui déploie lentement ses pattes épineuses dans la lumière d’une de nos lampes. La bête en pleine métamorphose est en train de gonfler patiemment ses ailes laiteuses. Premiers pas d’une mante religieuse transparente dans la nuit.
De quoi nous consoler de notre rendez-vous manqué avec la sauterelle de légende...

Couverture de La Salamandre n°163

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 163
Août - Septembre 2004
Article N° complet

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