La BBC battue!

L'oiseau papillon, ou tichodrome échelette, en parade amoureuse / © Christophe Sidamon-Pesson

Retour en France. Voici enfin dévoilée la vie de famille du tichodrome… et l'incroyable histoire de L'oiseau papillon. Un film en première mondiale.

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21 juin 2012, 6 h 10 du matin Au fond d'un canyon de calcaire bleuté. Dans la paroi, une espèce de creux noir, une niche naturelle abritée avec un petit trou. Cette cavité, un tichodrome mâle l'a soigneusement choisie il y a trois mois. A force de chanter et d'agiter les ailes, il a fini par convaincre une femelle d'aller visiter son palace. Marché conclu, nid construit et œufs pondus voici très exactement 20 jours.

Les poussins ont éclos hier dans la journée. « J'ai vu plusieurs fois la femelle jaillir hors du nid avec un morceau de coquille dans le bec. Mais tout s'est passé si vite ! Impossible de la suivre avec la caméra. » Frank Neveu, naturaliste chevronné et réalisateur autodidacte, vit presque jour et nuit depuis plus de trois ans avec le tichodrome. L'oiseau est très difficile à voir, à plus forte raison à photographier ou à filmer. Même la BBC, référence mondiale du film animalier, n'a pas encore sorti un reportage sur ce qui est pourtant l'un des oiseaux les plus spectaculaires au monde. Seul avec sa passion et sa patience, Frank est sur le point d'y arriver pour La Salamandre. Et c'est lui qui nous guide ce matin sur l'un des sites du tournage.
En face de nous, le nid à 20 mètres à peine. Frank sort du sac son appareil photo-caméra et le cale sur son trépied. Suspense.

6 h 30 Premier chant des rougequeues sur fond de torrent. Un oiseau arrive d'un vol d'abord direct puis se pose en papillonnant sur un rocher. Ailes rouge, noir et blanc agitées de tics nerveux. Dos gris. Bec chargé d'une brochette de sept proies. Le tichodrome frémit sur la pierre puis grimpe en quelques sauts jusqu'à la cavité. « C'est le mâle avec sa bavette noire. Ici, à partir du moment où la femelle a pondu, il n'est plus rentré dans le nid et a toujours ravitaillé la couveuse à l'extérieur. C'est ce qu'on appelle joliment les offrandes. » Depuis hier, changement complet de comportement. Frank l'a vu rentrer pour aider à évacuer les sacs fécaux. Puis il est revenu régulièrement à l'intérieur pour donner leurs premières becquées aux nouveaux-nés.

6 h 35 Déjà un deuxième nourrissage avec brochette garnie ! La chasse est bonne ce matin. Mais toujours aucun signe de la femelle qui doit réchauffer les petits. Temps frais en effet ! Frank observe attentivement le manège du mâle, mais il attend surtout la bonne lumière qui, d'après ses calculs, devrait arriver aujourd'hui entre 8 h 58 et 9 h 02. Il y aura quelques minutes de grâce avec des lumières fabuleuses sur l'entrée du nid. Puis le soleil écrasera les ombres et les pierres. Il va falloir faire vite.

6 h 45 Toujours calme plat du côté des hirondelles. Un pouillot de Bonelli commence à chanter. Le mâle rentre en suivant exactement le même chemin que lors des deux premiers nourrissages, puis il jaillit comme un diable de sa boîte et plonge à toute allure dans les gorges.
C'est à la fin du mois de mars que Frank a repéré cet individu qui chantait dans le secteur. Cinq jours de recherche ont été nécessaires pour voir finalement l'oiseau s'enfiler dans la cavité en révélant son emplacement. Un vrai miracle, car il y a des trous un peu partout ! Par chance, celui-ci est facile d'accès. On peut arriver à son niveau sans s'encorder.
Dans d'autres sites, il faut se suspendre dans le vide. Cet après-midi par exemple, le cinéaste prévoit d'installer une planche de bois comme plateforme à mi-hauteur d'une immense paroi de roche pourrie. Il va y aller tout seul, méthodique comme l'oiseau papillon. Sur cette planche très dangereuse d'accès, il prévoit de passer des journées entières pour faire quelques plans.

6 h 50 Gorge blanche. Première sortie de la femelle. Depuis l'éclosion, le mâle ne la nourrit plus au profit des poussins. Depuis hier, elle doit donc sortir régulièrement pour de brèves parties de chasse. 6 h 55 Le mâle court sur la roche grise de l'autre côté du torrent. Il inspecte soigneusement toutes les anfractuosités et toutes les touffes d'herbe. Il monte au mépris de la pesanteur, monte toujours plus haut et finit par s'envoler.
Comme cinéaste, Frank a commencé par s'intéresser à l'eau. Et là où il filmait la rivière, il y avait de grandes falaises sculptées par le courant. Il a levé les yeux sur ces parois et l'envie est venue d'y travailler, d'en faire un film. « La falaise, c'est un désert vertical et pourtant si vivant. Un univers à part, hors du temps, hors de tout, complètement original. » Quant au tichodrome, il le voit pour la première fois par hasard en 2002. « Sortie de nulle part, comme enfantée par la roche, une petite souris grise semble remonter la falaise en courant à la verticale, des fois par petits bons. Je l'ai observé un moment, jusqu'à ce qu'il saute dans le vide, qu'il déploie subitement des ailes qui m'ont semblé gigantesques, immédiatement propulsé vers le haut de la falaise où je l'ai perdu de vue. » L'idée du film se précise. D'ailleurs, durant toutes les années qui ont précédé le tournage, l'oiseau carmin a su se rappeler à lui. A deux reprises, il l'a même vu en plein hiver dans son grenier. « Il faut dire que j'habite une vieille maison que je suis en train de rénover dans une ancienne citadelle. »

Ces jeunes tichodromes attendent impatiemment leur pitance. / © Christophe Sidamon-Pesson

7 h 45   Les nourrissages se succèdent. Toujours le mâle. La femelle est rentrée depuis belle lurette. Vols d'hirondelles. Et comment devient-on le premier réalisateur à tenter un film sur un sujet aussi difficile ? « Les hasards de la vie. Je n'ai pas de formation de cinéma, mais je suis né dans une famille de peintres originaires de Picardie. J'ai une forte sensibilité à l'image, à la composition, aux lignes de force. » Frank a commencé par peindre un petit peu, puis il s'est mis à la photo et enfin au film. En parallèle, il se formait en gestion de la nature puis devenait directeur d'une Association de protection de la nature dans les Hautes-Alpes. « Finalement, j'ai lâché mon travail pour aller au bout de mes rêves. Et après le ticho, je vais revenir à mon premier projet. Je vais faire un film sur la rivière également produit par La Salamandre. » 9 h 01   Comme prévu, le soleil inonde la falaise en
quelques secondes. La caméra tourne. Le mâle arrive comme d'habitude par-dessous cette fois-ci. Quelques sauts et hop, dans le nid. Cette fois, il en sort à reculons et vient se percher sur un rocher à proximité pour surveiller les alentours. Une belle séquence de 29 secondes.

9 h 03   En 2 minutes, le soleil qui caressait la pierre est devenu plus chaud, plus intense. La paroi change, exprime ses textures et ses couleurs… Coup de théâtre : la femelle sort brusquement du nid et se dirige droit contre un autre mâle sur l'autre versant. Le propriétaire des lieux rapplique instantanément et chasse l'intrus. Frank a déjà vu des mâles solitaires qui viennent tenter leur chance chez des femelles établies. Il a même observé quelques accouplements extra-conjugaux, mais jamais après la ponte. D'après ses observations, à partir de ce moment-là, Madame se défend toujours bec et ongles.

9 h 35   La lumière est devenue très dure. Il est temps de partir de l'autre côté de la vallée pour suspendre la petite plateforme dans le vide. Un véritable exploit à découvrir en live dans le making-of du film.

Frank Neveu / © Corinne Wutrich

Frank Neveu

Le cinéaste naturaliste

  • 1974 : naissance à Amiens, dans la Somme.
  • 1995 : commence des études d'écologie des populations et des écosystèmes dans cette même ville.
  • 1998 : chargé de mission sur les dunes littorales du Pas-de-Calais. Inventaires, plans de gestion et cartographie des milieux.
  • 2000 : nommé Directeur de La Maison de la nature des Hautes-Alpes.
  • 2008 : Engagé par une maison de production de films à Nice comme réalisateur pour un projet sur la falaise et ses habitants.
  • 2013 : sortie en DVD de L'oiseau papillon Frank Neveu choisit de dédier ce film produit par La Salamandre au photographe Eugène Huttenmoser

Pour aller plus loin

Découvrez les coulisses du tournage.

L'auteur des photos, Christophe Sidamon-Pesson, a lui aussi rencontré le tichodrome. Découvrez la vision profonde et poétique qu'il a de cet oiseau.

Couverture de La Salamandre n°217

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 217
Août - Septembre 2013
Article N° complet

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