Jurassic Park

© Sylvain Leparoux

Un coup de bêche déterre un caillou du jardin. Loin d’être banale, cette pierre raconte une jeunesse mouvementée et un fabuleux destin.

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  • Acteur principal: caillou du Kimméridgien
  • Seconds rôles: huître et diplodocus
  • Sortie: 2 novembre
  • Lieu de tournage: près des framboisiers
  • Genre: fiction documentaire

« Aïe ! Arrête un instant de me frapper, pose ton outil et écoute-moi. Je sais, je suis juste un caillou insignifiant et embarrassant dans tes framboisiers. Je vais certainement finir comme mes semblables, jeté sur un tas envahi de mousses et de ronces. Avant cela, regarde-moi. De plus près! Tes yeux voient juste un débris minéral sale, vaguement orangé et rugueux. Comparé à la fraîche primevère ou au charmant paon du jour, j’ai l’air d’un déchet inerte. Mais sais-tu au moins qui je suis et d’où je viens ?

Vacances aux Bahamas

Tout commence il y a environ 150 millions d’années... Comme quoi, j’ai un sacré temps d’avance sur toi dans ce jardin. Bon, au début, je suis juste de la boue étendue au fond d’une lagune océanique peu profonde et bordée de plages paradisiaques. La température de l’eau avoisine les 25 °C. Au-dessus de moi nagent des tortues et des requins gigantesques, des crocodiles bizarres et même des ichtyosaures. Te voilà surpris ! Eh oui, ton jardin se baignait à la latitude de l’actuelle Algérie. A cette époque, pas de traces de glace sur Terre et l’atmosphère compte cinq fois plus de dioxyde de carbone qu’aujourd’hui. On est encore très loin des accords internationaux sur le climat...
Mais revenons à moi. Caché dans ma lagune, je m’épaissis très lentement, au fur et à mesure que des particules carbonatées et des sédiments s’accumulent pour former un sable très fin. Au passage, j’enlise un morceau de coquille d’huître joliment baptisée Exogyra virgula. Si tu me brises avec cette bêche, tu trouveras son fossile dans mes entrailles. Petit à petit je forcis et la pression chasse tout liquide de ma substance qui se compacte. Autour de moi, la dissolution de débris de coquillages modifie la composition de l’eau. Cette nouvelle chimie cristallise et cimente mon être intérieur. Je commence à m’endurcir.

Après la mer, la montagne

Bien sûr, ma transformation prend un temps fou. Parfois, l’océan se retire longuement et je me retrouve émergé. Des diplodocus gigantesques et de véloces dinosaures carnivores déambulent sur les vasières alentour. Tu ne me crois pas ? Pourtant, tu pourrais peut-être voir leurs traces sous ton jardin. Les paléontologues en ont miraculeusement retrouvé sur cette strate de calcaire qui fut le sol du Jurassique supérieur de ma jeunesse.
Comme tu le sais, les continents ne tiennent pas en place et les océans changent sans cesse de forme. Avec ces mouvements, d’autres couches de sédiments se superposent à celle qui m’abrite. Puis, il y a 30 millions d’années, c’est le branle-bas de combat. Un mouvement tectonique chamboule tout et exonde ton jardin. Pour moi, finis le bal des poissons et la caresse des vagues. Le plat Jura se plisse et se fracture laborieusement en même temps que s’élèvent les Alpes. Me voilà de retour à la surface. Encore quelques soubresauts et je me détache finalement de la couche qui m’a vu naître. Je deviens caillou.
Voilà mon histoire. Ton coup de bêche ne fait qu’accélérer l’érosion qui me ronge déjà. Mais tu as appris une chose: tu ne jettes pas simplement une pierre, tu déchires la page d’un livre d’histoire. »

Retrouvez l'intégralité du dossier "le jardin fait son cinéma".

Découvrez un autre fossile, la mamouth dans notre dossier L’automne des mammouths.

Couverture de La Salamandre n°244

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 244
février - mars 2018
Article N° complet

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