Printemps d’agiles

© Hélène Tobler

Chez les grenouilles, les agiles sont les premières à se réveiller. Reportage aux portes de Genève.

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Février. C’est encore l’hiver et pourtant depuis deux jours il fait plus de dix degrés. Hier soir, une petite pluie a douché la campagne genevoise et le froid de la nuit a levé une fine brume, voilant l’horizon. C’est le chant du merle qui nous accueille ce matin sur une route agricole à quelques kilomètres de la métropole lémanique. A gauche, un petit bosquet de chênes et de noisetiers, à droite, un pré qui mène à un étang caché par les roseaux. Côté forêt, derrière une longue barrière qui serpente le long de la route, des seaux sont enterrés chaque deux ou trois mètres. Placés dans une dépression de la barrière, leur fonction est simple : recueillir toutes les petites bêtes migratrices.

Mais heureusement pas pour longtemps. A peine le jour s’est levé que mon guide, Jacques Thiébaud, et deux bénévoles du centre de coordination pour la protection des amphibiens sont sur le terrain. Munis de gants et d’un seau, ils parcourent la barrière et récupèrent tous les amphibiens prisonniers.

Les crapauds communs sont au rendez-vous. Mais alors que nos spécialistes les examinent, le filet vibre tout à coup du passage d’une voiture. «Normalement, c’est un chemin agricole qui ne devrait pas être aussi fréquenté, mais les travailleurs de Genève passent par ici pour éviter une partie des bouchons» m’explique Jacques Thiébaud. Et en effet, alors que les minutes passent, la circulation s’intensifie. Seuls nos gilets jaunes intriguent les conducteurs et les font ralentir… parfois. « L’idéal serait de fermer cette route pendant la migration. Mais nous venons seulement de découvrir ce site grâce au signalement d’un particulier. C’est donc une opération de sauvetage en attendant que nous puissions agir au niveau communal» précise-t-il.

© Hélène Tobler

Nous continuons nos inspections. Crapauds mâles, femelles et les amplexus - ­les couples déjà en position d’accouplement - sont répertoriés rapidement sur une fiche de terrain. Viennent s’ajouter aux peaux verruqueuses, des tritons alpestres et crêtés, au magnifique ventre de feu, et, à notre plus grande surprise, le premier triton lobé du site. Une très bonne nouvelle pour la diversité locale.

Aucune grenouille ! Devant mon étonnement, mon guide m’apprend que les grenouilles brunes sont plus forestières. A plus forte raison l’agile, qui passe la partie terrestre de sa vie dans les forêts de feuillus claires et chaudes. Nous partons alors vers un autre site, sans oublier de délivrer nos petits amis directement dans l’étang. Quelques crapauds chantonnent déjà… un remerciement ?

Changement de décor. Nous sommes au cœur d’une chênaie à charmes, dans le bois de Jussy à la frontière avec la France. La barrière longe une route bien fréquentée. Un passage obligé pour les amphibiens qui se rendent à l'étang artificiel, situé une cinquantaine de mètres plus loin. Dans les seaux enterrés… enfin des grenouilles ! Une agile montrera-t-elle le bout de son museau? En tout cas, elle n’est pas facile à repérer. *«*L’agile se détermine par de nombreux critères et c’est le pourcentage de ces critères qui fait pencher l’identification vers l’une ou l’autre espèce» m’explique Jacques Thiébaud. Les nombreuses grenouilles sont alors tournées et retournées entre des mains expertes. Un museau court, un ventre jaune ou rosé, des callosités brunes sur les pattes des mâles… pas de doute, ce ne sont pour l’instant que des grenouilles rousses. Mais quelques sceaux plus loin, une femelle pose problème. Les critères la désignent autant comme rousse qu’agile. Impossible de savoir sans analyses approfondies. La case « indéterminé » sera donc cochée sur la fiche de terrain. Décidément, l’agile se fait attendre !

« Ah! » s’exclame Jacques Thiébaud alors qu’un premier amplexus de grenouilles rousses est découvert. En regardant d’un peu plus près, il présente une drôle de particularité : la femelle est une grenouille agile! Les longues pattes ne laissent pas de place au doute. La confusion des mâles est peu courante, mais peut arriver durant la migration. Un peu plus loin, d’autres agiles sont repérées dans la multitude de rousses. La couleur de leur peau est beaucoup moins variable et leur ressemblance avec la litière de feuilles mortes est impressionnante. Ce sont presque exclusivement des femelles. Les mâles ayant été transportés de l’autre côté fin-janvier déjà. Finalement, nous relâchons une centaine d’amphibiens de l’autre côté de la route. Un vrai festival de petites bêtes sauteuses.

Au total, plus de 1500 amphibiens sont ramassés et déposés chaque année de l’autre côté de ces deux routes. Un travail de longue halène, rendu possible grâce aux bénévoles présents tous les matins pendant le mois et demi que dure la migration.

Ce reportage est un bonus de notre dossier Le Silence des grenouilles de février 2017.

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