Droséra, nous voilà !

Drosera x obovata / © Julien Perrot

La reine des tourbières chasse avec des soleils rouges couverts d’une rosée mortelle. Grande rencontre avec le minuscule droséra.

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On n’y voit goutte ce matin. Vent glacé, grésil de juin, brouillard épais. Droit devant, quelques silhouettes décharnées se dessinent en ombres chinoises sur fond gris, sans doute des bouquets de pins. Imperturbable, le Professeur Edward Mitchell avance à grandes enjambées ses pieds chaussés de simples sandales dans un sol détrempé. « D’après mon GPS, on y est presque ! »

©  Jérôme Gremaud

Au même instant, un coup de projecteur déchire la brume. Le soleil dévoile une mosaïque sauvage à couper le souffle. Voici des landes de buissons couvertes de millions de gouttelettes argentées, des buttes de mousses vertes et rouges, des petites mares noires bordées de pompons de coton blanc, des pins dispersés de-ci de-là et enfin quelques bouleaux pour compléter l’ambiance nordique.

Une éponge très acide

Où sommes-nous ? On dirait la Laponie ou les contreforts du lointain Oural où ce grand spécialiste des tourbières – il mesure 1 m 97 – a mené plusieurs expéditions. Une tourbière ! Le mot est lâché. « La tourbière, c’est un endroit recouvert d’une couche de tourbe d’au moins trente centimètres. Ici, sous nos pieds, il doit y en avoir plusieurs mètres d’épaisseur. Voilà pourquoi on a l’impression de marcher sur une espèce de trampoline. » Des tourbières, on en trouve dans le Massif central, les Vosges, le Jura ou sur le flanc ouest de la chaîne alpine, autant de massifs qui arrêtent les nuages de l’océan, qui combinent fortes pluies et climat frais. Aujourd’hui, nous sommes dans les Préalpes fribourgeoises, non loin du domicile du peintre naturaliste Jérôme Gremaud qui accompagne le scientifique de l’Université de Neuchâtel. Tous deux ont fait leurs études dans la même faculté. Ils sont amis.
Objectif de la journée ? Plonger au ras du sol à la rencontre d’une véritable star. Le discret et rare droséra pousse en effet ici dans des conditions très particulières. « La tourbière est comme une grande éponge gorgée d’eau. A sa surface, on trouve des mousses appelées sphaignes en tapis très dense. Les sphaignes acidifient l’eau et le sol au point d’empêcher la pousse de presque toutes les autres plantes. »

La mousse fait la loi

Edward Mitchell tire sur l’un des innombrables brins de mousse qui tapissent le sol devant lui. « Regardez ! Cette sphaigne n’a pas de racines. Elle pousse lentement vers le haut tandis que ses vieilles tiges et feuilles se transforment peu à peu en tourbe. Ainsi, au rythme infinitésimal d’un millimètre par an, de dix petits centimètres par siècle, d’un mètre par millénaire, la tourbière croît en hauteur. » La surface du marais fume au soleil. Pendant ces explications, Jérôme Gremaud a ouvert son sac à dos et sorti papier, crayon et aquarelles. A quatre pattes, il dessine justement un brin de sphaigne dont l’extrémité supérieure forme une jolie tête rouge-vert. La mousse baigne dans une eau aussi noire et presque aussi acide que du Coca. Seules quatre ou cinq espèces ultra-spécialisées parviennent à pousser en sa compagnie. Parmi elles… « Là, un droséra ! »

©  Jérôme Gremaud

C’est Jérôme Gremaud qui l’a vu le premier. Véritable mythe vivant, le droséra à feuilles rondes est bien plus petit qu’on ne l’imagine. Ses feuilles pourpres en forme de cuillère mesurent à peine un centimètre. Pourtant, c’est bien lui qui faisait trembler les herboristes du Moyen Age. A l’époque, on recherchait cette plante pour préparer un élixir censé donner de la vitalité. On utilisait aussi son acidité pour faire cailler le lait et fabriquer du fromage. Mais attention car le droséra avait le pouvoir de faire s’égarer ceux qui le piétinaient. Pour éviter le mauvais œil, il fallait le cueillir en marchant à reculons.

©  Jérôme Gremaud

Voici l’attrape-mouche

Le professeur et le peintre tombent à genoux pour admirer de tout près cette merveille de la nature. A travers leurs loupes, les soleils rouges du droséra brillent de mille feux. Le bord de chaque feuille est tapissé de tentacules qui se terminent par une gouttelette transparente. En grec, droséra signifie « couvert de rosée » . Une rosée appétissante et parfumée, mais une rosée mortelle. Tout insecte qui touche une de ces gouttes visqueuses est condamné. Plus il se débat, plus il s’englue dans une colle qui l’étouffe. En plus, excités par la capture, les tentacules se recourbent progressivement vers le centre de la feuille en enveloppant leur victime. En Australie, Drosera glanduligera y arrive en une seconde seulement ! Australie ? « Oui, on trouve des droséras dans le monde entier, mais toujours sur des sols sableux ou tourbeux extrêmement pauvres en nourriture. » Quand il n’y a rien à manger dans le sol, vivre carnivore fournit un avantage décisif. Mais fabriquer des pièges, les entretenir, les enduire de sécrétions visqueuses, cela concentre toute l’énergie de la plante. Ailleurs, dans une prairie ou un sous-bois, n’importe quel droséra serait immédiatement submergé par la végétation. En fait, toutes les plantes carnivores connues poussent en plein soleil dans des milieux très pauvres, généralement au contact direct de l’eau.

Pas de chance, libellule

Jérôme Gremaud appelle le scientifique. Accrochées sur des tiges de jonc au bord d’une mare noire, une demi-douzaine de larves de libellules sont en train de se métamorphoser. Il leur a fallu trois à quatre ans de croissance dans l’eau avant d’atteindre enfin ce jour dangereux. Toute fausse manœuvre, toute embrouille dans le dépliage des ailes et leur vie au grand air peut finir avant même d’avoir commencé.
La peau des larves se déchire le long du dos en libérant une tête, puis tout le corps d’un insecte parfait. D’abord molles et claires, les leucorrhines douteuses sèchent en devenant de plus en plus foncées. La couleur noire est une adaptation aux climats froids qui permet de se réchauffer au moindre rayon de soleil. Zut, une leucorrhine est tombée par terre. Son aile avant gauche est collée à une rosette de droséra. Faut-il laisser faire la nature ? Ou la dégager en déchirant sa voilure toute neuve ? Hélas, dans un cas comme dans l’autre, l’insecte prédateur est condamné.

Grand Nord miniature

Edward Mitchell reprend d’un ton enthousiaste. « J’aime ces ambiances nordiques. Regardez ces libellules, ces droséras ou ce papillon jaune aux ailes bordées de noir qui vient de nous survoler. Sous nos latitudes, toutes ces plantes et tous ces animaux sont devenus extrêmement rares car presque toutes les tourbières ont disparu. Ou alors, elles ont été tellement exploitées et polluées qu’elles ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Dans le nord de l’Europe, en Sibérie, au Canada ou en Alaska où j’ai eu la chance d’enseigner pendant plusieurs années, c’est totalement différent. Là-bas, les tourbières couvrent encore des immensités vierges et les droséras se comptent par millions. » Un nuage passe. A mille lieues de ces étendues sauvages, qu’ils sont petits nos derniers sanctuaires. Des mouchoirs de poche extrêmement vulnérables. Même de simples empreintes de pas marquent la tourbière en écrasant les sphaignes. Voilà pourquoi les deux complices avancent sur la pointe des pieds et à la queue leu leu en évitant de piétiner les tapis de mousse.

©  Jérôme Gremaud

La droséra aux fausses et vraies fleurs

Soleil à nouveau. Retour aux droséras dont les gouttelettes de glu brillent dans la lumière. Le Gruérien Jérôme Gremaud dessine toujours. Vue de très près, cette étrange forêt de pièges rouges couverts de tentacules semble tout droit sortie d’un film de science-fiction. La couleur pourpre les protège sans doute des rayons UV. Elle imite aussi des fleurs au nectar succulent.
Au ras du sol, le droséra étend ses pièges redoutables. Et parfois, une tige solitaire part du centre de la rosette et monte droit vers le ciel. Dix à douze centimètres au-dessus de la glu mortelle, la plante carnivore offre des fleurs blanches aux butineurs de passage. En haut, la fleur aguiche des transporteurs de pollen. En bas, la feuille digère des chairs liquéfiées. A tous les étages, l’insecte est mis à contribution.

Moucherons ou bactéries ?

« Pour grandir, les végétaux ont besoin de sucres qu’ils synthétisent grâce à la lumière du soleil, d’eau, de sels minéraux mais aussi d’azote et de phosphore. En gagnant en épaisseur, la tourbière devient une espèce d’île qui n’est plus ravitaillée que par de l’eau de pluie. Les minéraux sont rares, l’azote et le phosphore piégés dans la tourbe. Pour compenser ces carences, les droséras croquent du moucheron. » Le professeur montre du doigt deux plantes qui fleurissent dans les sphaignes grâce à une autre stratégie.

La droséra, une plante carnivore de chez nous.

©  Jérôme Gremaud

Cousines miniaturisées de la myrtille, l’andromède et la canneberge survivent en cultivant autour de leurs racines des bactéries capables de fixer l’azote atmosphérique. Malgré tout, cela ne les dispense pas de la plus extrême des économies : croître lentement, conserver ses feuilles le plus longtemps possible, barricader ses réserves dans des bourgeons antigel quand vient l’hiver. Et pousser juste ce qu’il faut vers le haut pour suivre la croissance lente des sphaignes et ne pas finir submergé par les mousses.
Les ventres gargouillent. Petit casse-croûte en lisière de tourbière. Puis le moment est enfin venu pour Edward Mitchell de se pencher sur ses organismes favoris, encore plus petits et discrets que les droséras. Le biologiste sort de son sac à dos un étonnant microscope de poche dépliable. Il presse le jus d’une mousse, applique une goutte trouble entre une lame et une lamelle et commence à chercher ses prochains sujets d’étude. N’allez pas croire que les plantes carnivores soient les seules à perturber nos préjugés entre animal et végétal. Dans la tourbe se promènent d’autres êtres étranges, des amibes prédatrices qui vivent avec une algue dans le ventre sans qu’on sache encore très bien qui contrôle qui. Mais cela est une autre histoire…

A lire

Après une rencontre inoubliable avec le droséra dans une tourbière du Massif central voici plus de 30 ans, Jean-Jacques Labat a décidé de consacrers sa vie aux plantes carnivores. Ce passionné a constitué au fil des années une collection, une pépinière et un jardin thématique uniques en Europe dans le Gers. Retrouvez son interview.

La droséra, une plante carnivore de chez nous.

© Julien Perrot

Edward Mitchell

  • 1970 Naissance à Dunfermline au nord d’Edimbourg
  • 1995 Diplôme de biologiste à l’Université de Neuchâtel
  • 2000 Chercheur en Alaska, puis Professeur à l’Université d’Anchorage
  • 2001 Thèse sur l’impact des changements globaux sur les tourbières
  • 2009 Professeur de biologie du sol à l’Université de Neuchâtel
La droséra, une plante carnivore de chez nous.

© Julien Perrot

Jérôme Gremaud

  • 1978 Naissance à Riaz dans le canton de Fribourg
  • 1988 Commence à s’intéresser aux oiseaux et à les dessiner
  • 2004 Diplôme de biologiste à l’Université de Neuchâtel
  • 2005 Rejoint l’Afrique de l’Ouest à vélo sur les traces des oiseaux migrateurs
  • 2008 Se met à son compte comme biologiste indépendant
  • 2014 Publie le hors-série Salamandre Rivages
Couverture de La Salamandre n°228

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 228
Juin - Juillet 2015
Article N° complet

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