La déroute de l’algue tueuse

Caulerpa taxifolia, l'algue tueuse, batterait-elle en retraite? / © Alexandre Meinesz

L'algue tueuse a déposé les armes. Caulerpa taxifolia se retire de manière spectaculaire des eaux de la Méditerranée. Définitivement ? Enquête sur un mystère aux allures de thriller scientifique.

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L'histoire méditerranéenne de Caulerpa taxifolia ressemble à un polar à rebondissements. Le lieu du crime est mis au jour en 1984, à quelques encablures du Musée océanographique de Monaco. Là où elle est découverte, l'algue marine tropicale occupe... un mètre carré ! Aucune mesure n'est prise, hélas, alors qu'un simple arrachage aurait suffi à son éradication. Quinze ans plus tard, la gêneuse s'est étendue sur 15'000 hectares de surface sous-marine, asphyxiant le milieu indigène.

Inaction funeste

Flash-back. Au début des années 1990, les dirigeants du musée supposent que l'algue provient de la mer Rouge via le canal de Suez. « Absolument faux ! » rétorque Alexandre Meinesz, professeur à l'Université de Nice Sophia Antipolis et éminent spécialiste des Caulerpa. Grâce à leur ADN, il est prouvé que l'origine de l'algue se situe dans la baie de Brisbane, en Australie, et qu'elle est probablement issue d'un aquarium du Musée de Monaco.
L'invasion concerne finalement plusieurs pays côtiers. En France, les eaux des départements des Alpes-Maritimes et du Var sont les plus touchées. Une fois implantée, l'algue verte couvre le fond marin en rangs serrés. Les écosystèmes indigènes étouffent, la diversité biologique chute de 25% sur certains sites. Poissons et oursins sont victimes de la toxine qu'elle contient et fuient les zones à caulerpes.

Recul énigmatique

On la croyait indestructible. Surprise ! Entre 2004 et 2012, la tueuse a régressé jusqu'à libérer 80% des surfaces qu'elle occupait il y a douze ans. Pourquoi ? Comment ? Mystère. Alexandre Meinesz et ses collègues du CNRS et de l'Université de Marseille en restent cois.
Les chercheurs enquêtent sur plusieurs pistes. Pollution ? Appauvrissement du substrat ? Peu probable. Une hypothèse génétique se profile : dans son milieu d'origine, la caulerpe connaît une reproduction sexuée. Mais en Méditerranée, elle ne procrée que par bouturage. Chaque plant est un clone. L'uniformité génétique constitue toujours un risque pour la survie des organismes.

Experts dans le flou

La théorie prometteuse se trouve toutefois démentie. « Caulerpa taxifolia régresse aussi dans les eaux australiennes ! » affirme Alexandre Meinesz. Qu'un même phénomène se produise au même moment en Europe et aux antipodes laisse une nouvelle fois les observateurs perplexes.
D'autant qu'une nouvelle énigme vient encore obscurcir l'affaire : « Une autre algue, Caulerpa prolifera, arrivée en Méditerranée depuis l'Atlantique, perd elle aussi du terrain. Nous constatons ces faits mais demeurons incapables de les expliquer. » Pourrait-on donc rapidement boucler le dossier de l'algue tueuse ? « Rien n'est moins sûr. Il est possible qu'il s'agisse d'une simple phase d'un cycle du type poussée, régression, reprise », prévient le biologiste, qui poursuit ses investigations. Le suspense continue.

Ascoglosse

Ascoglosse, une limace utilisée dans la lutte biologique contre les Caulerpa envahissantes.

Limaces de l'espoir

Au moins trois espèces de caulerpes envahissantes ont été introduites en Méditerranée, dont Caulerpa racemosa, qui, contrairement aux deux autres, demeure en expansion. La lutte biologique, menée avec des ascoglosses, semble être la seule solution efficace pour contenir les intruses. Ces limaces marines grignotent les algues et stockent leurs toxines jusqu'à devenir elles-mêmes toxiques. Comme ces gastéropodes se nourrissent exclusive­ment de caulerpes, ils ne seraient pas un danger pour les écosystèmes indigènes. Un hic, cependant: d'origine tropicale, ces limaces ne résistent généralement pas à des températures marines inférieures à 15 ou 20 °C. Il faudrait donc régulièrement en rejeter à la mer pour qu'elles agissent durablement.

Couverture de La Salamandre n°211

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 211
Août - Septembre 2012
Article N° complet

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