Conquérir le minéral

Sans eau, pas de vie. L’eau, les mousses la trouvent au fond des fissures et dans la rosée du matin. Sous un soleil de plomb, elles se dessèchent, puis se regonflent comme des éponges dès qu’elles sont à nouveau imbibées. / © Gilbert Hayoz

Au premier abord, les murs jurassiens paraissent austères et vides. Détrompez-vous : chaque muret de pierres mérite au moins quatre leçons.

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1 - Géologique

Regardez bien les pierres : des blanches, des grises, des jaunes, des lisses et des poreuses se côtoient. La plupart sont calcaires, comme le sous-sol jurassien, mais parfois des cailloux siliceux, charriés par les glaciers alpins, s’y imbriquent. La couleur et la texture reflètent l’appartenance à différentes couches géologiques. Miroir du temps, miroir d’un lieu, les murs contiennent de quoi retracer ici de 113 à 154 millions d’années !

Dans le Jura vaudois, les muretiers prélevaient leurs matériaux surtout à proximité du chantier, dans les affleurements rocheux ou les éboulis. Plus au nord par contre, dans les Franches-Montagnes, les murs sont souvent bâtis en dalle nacrée, roche riche en cristaux de calcite et plus résistante au gel. Les paysans allaient chercher ce matériau dans des carrières communales.

© Gilbert Hayoz
Conquérir le minéral - La Salamandre tardigrade

© Jean Wüest / Muséum de Genève

2 - Physique

Se chauffer les reins contre un mur de pierres est une chose, y vivre à demeure en est une autre, car les conditions sont ici tout sauf accueillantes. Il faut supporter de griller à midi et de geler à minuit, d’être tour à tour noyé sous la pluie, desséché par le soleil, fouetté par le vent. Seules des espèces pionnières, adaptées au minéral depuis la nuit des temps, réussissent ce tour de force. Parmi elles : des algues bleues, des mousses et des lichens, capables de profiter du moindre interstice de la pierre érodée pour s’ancrer et de la moindre gouttelette de rosée pour fructifier.

Conquérir le minéral - La Salamandre

© Gilbert Hayoz

3 - Chimique

Pour coloniser ces habitats extrêmes, les lichens disposent d’un arsenal d’une redoutable efficacité. Cédez à la curiosité, prenez une loupe et penchez-vous sur la pierre : des centaines de petits trous ponctuent sa surface. C’est l’œuvre de lichens crustacés : leurs acides rongent le calcaire, tandis que leurs crampons s’incrustent dans la roche. Au rythme de 0,1 mm par an, leurs thalles gagnent du terrain, se rejoignent, se chevauchent, puis finissent par recouvrir la pierre entière.

Hormis quelques orange vif, les lichens du calcaire sont généralement ternes : bruns, gris clair et gris foncé. A l’inverse, les lichens spécialistes des roches siliceuses possèdent une palette de couleurs beaucoup plus généreuse, car les granites libèrent davantage d’éléments minéraux.

© Gilbert Hayoz
Conquérir le minéral - La Salamandre

© Gilbert Hayoz

4 - Ecologique

L’hermine et le renard usent et abusent des couloirs de pierres pour traverser les pâturages à l’abri des regards ou du vent. Et marquent de leurs crottes ces territoires durement conquis. S’ils pouvaient parler, ils diraient que les murs sont avant tout des voies de circulation.

Substituts de la falaise, de l’éboulis ou des dalles rocheuses, les murs sont en maints endroits les seuls éléments minéraux du paysage. Artificiels mais bien intégrés, ces biotopes favorisent le déplacement et les échanges génétiques des espèces. Ils servent aussi de perchoir aux oiseaux, de cachettes aux escargots et aux mille-pattes, de radiateurs aux lézards et aux mouches.

Qu'est-ce qui fait de la mousse un végétal insolite ? Explications du bryologue Laurent Burgisser au bord de la rivière.

Retrouvez tous les articles du dossier : Des murs pour la vie.

Couverture de La Salamandre n°181

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 181
Août - Septembre 2007
Article N° complet

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