Ils racontent la santé de la terre

Regroupement de collemboles sous une pierre / © Philippe Lebeaux

Etonnants invertébrés vivant dans le sol, les collemboles sont de plus en plus utilisés comme bioindicateurs. Entretien avec l'expert Jérôme Cortet.

Avatar de Alessandro Staehli
- Mis à jour le
Publié par

© Philippe Lebeaux

Jérôme Cortet, vous êtes l’un des chercheurs pionniers dans l’étude du rôle bioindicateur des collemboles. Pour commencer, qu’est-ce que la bioindication ?

Le mot bioindicateur est un néologisme pour désigner un indicateur biologique. La bioindication consiste à utiliser des organismes, des cellules ou des fragments d’ADN pour évaluer l’état de santé d’un milieu.

Quelques exemples d’organismes bioindicateurs ?

Au XIX esiècle déjà, on employait des oiseaux pour vérifier si l’air était respirable dans les mines de charbon. Pour vérifier la qualité de l’eau, on emploie aujourd’hui très souvent les larves d’insectes ou des petits vers voire même les poissons. Ou encore, les lichens dépendent beaucoup de la qualité de l’air. Pour les sols, de nombreux bioindicateurs ont été développés ces dernières années, notamment en France avec le soutien de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) (www.ademe.fr): les nématodes (des petits vers souvent microscopiques), les vers de terre et bien entendu les collemboles.

Collemboles bioindicateurs

© Philippe Lebeaux

Pourquoi les collemboles sont-ils de bons bioindicateurs ?

D’abord, car ils abondent dans les sols : on en dénombre jusqu’à plusieurs centaines de milliers par mètre carré. Et localement, ils présentent une biodiversité élevée. De plus, on les rencontre sous toutes les latitudes et à toutes les altitudes. En revanche, le nombre d’espèces connues est plutôt faible comparativement à d’autres groupes d’arthropodes et leur identification reste relativement facile. Ils sont donc globalement faciles à utiliser partout dans le monde et ce à moindre coût.

Quel est l’avantage de ces indicateurs vivants par rapport aux indications fournies par les analyses physico-chimiques ?

Certainement leur capacité à intégrer l’ensemble des informations relatives à leur environnement. Un exemple ? Une pollution ponctuelle passe facilement inaperçue si on se contente de mesurer les concentrations en polluants, alors que l’impact sur les organismes peut être mieux détecté et perdure même dans le temps. Parfois, il arrive aussi qu’on ne connaisse pas la liste exhaustive des polluants dans un sol. Alors, vu qu’on ne sait pas quoi chercher, il y a le risque de passer à côté d’une pollution si on n’utilise pas d’organismes vivants en complément.

Nous avons observé que les communautés de collemboles réagissent à des modifications physiques du sol, comme les tassements dans les zones agricoles ou les labours trop fréquents et profonds), et aussi à des changements des conditions chimiques de la terre, dues à l’épandage de pesticides, aux métaux lourds ou aux polluants issus d’hydrocarbures.

Collemboles bioindicateurs

© Philippe Lebeaux

Comment réagissent-ils à ces perturbations ?

Sur le terrain, certains types de collemboles sont toujours plus sensibles que d’autres. Dans le cas d’une perturbation, des espèces déclinent alors que d’autres vont profiter de la situation et deviennent plus abondantes.

Comment arrivez-vous à distinguer les variations naturelles, dues au type de sol ou au microclimat, des conséquences d’une perturbation anthropique ?

Grâce à l’ADEME et à d’autres programmes de recherche financés par l’Europe ou le ministère de l’Environnement en France, nous avons pu développer des référentiels. Ainsi, on sait que dans les sols agricoles, les collemboles sont moins abondants que dans les sols forestiers. On peut donc resituer les résultats observés sur des échelles de valeurs et en déduire des informations sur la santé du sol analysé.

D’ailleurs, pour éviter toute erreur d’interprétation, il est préférable d’utiliser des bioindicateurs complémentaires aux collemboles comme les nématodes et les vers de terre.

Collemboles bioindicateurs

© Philippe Lebeaux

Dans la pratique, comment faites-vous pour mesurer l’état de santé d’un sol par le biais des collemboles ?

On prélève de petites carottes de sol là où les collemboles abondent, soit dans les premiers centimètres de terre. A l’aide d’un extracteur qui fonctionne en créant un gradient de température, nous récupérons les animaux qui fuient la chaleur et les conservons dans l’alcool pour ensuite les compter et les identifier. Ces résultats nous permettent de calculer des indices pour estimer l’état de la communauté du sol d’où provient l’échantillon.

Un exemple significatif ?

Récemment, on a pu observer que des vergers gérés par des méthodes de culture extensive se caractérisent par des communautés plus riches en espèces. C’est réjouissant.

Et quel est le verdict dans les jardins ?

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les sols en milieux urbains, comme les jardins, les parcs ou les friches, contiennent une biodiversité souvent bien plus élevées que de nombreuses zones agricoles.

Cette inteview est un bonus de notre dossier Voyage au centre de la terre de la Salamandre 236 et de son Miniguide n°81 La Faune du sol à découvrir sur notre boutique dès octobre 2016.

Retrouvez une vidéo de collemboles par Philippe Lebeaux.

Réagir