Le circaète, un aigle aux yeux d’ambre

« Durant son séjour sous nos latitudes, entre mars et octobre, on estime qu'un couple de circaètes doit capturer plusieurs centaines de serpents pour se nourrir et élever son unique jeune. » / © Lionel Maumary

De la Provence au Valais, regards croisés de deux photographes sur le circaète Jean-le-Blanc, un aigle pas comme les autres.

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Sous un soleil écrasant, le chant des cigales cisaille l’air étouffant de Haute-Provence. Une ombre trahit l’unique présence dans le ciel azur. A plus de 300 m de hauteur, le circaète veille, immobile. Décrochement sur l’aile gauche, lent glissé, puis stop. De nouveau figé. Le vent chaud lutte par rafales contre ce géant de deux mètres. Mais rien n’y fait. Un subtil jeu d’ailes et de rectrices stabilise à la perfection la tête et le regard infaillible du chasseur aérien.

Deux gros yeux orange situés en avant d’une large face photographient le paysage. Pas question d’inspecter dans le détail, recoin après recoin. L’opération consiste à mémoriser le panorama global qu’il surplombe, tel un drone, et à détecter une différence entre deux images successives. Cette infime différence repérée entre deux images trahira le mouvement de la cible pour laquelle il est programmé: un serpent. Orientation de la tête vers la proie.

Localisation précisée au pied d’un chêne vert. Contraction des ailes pour une approche enparachute descendant, par étapes. Puis piqué et enfin capture ! La grande couleuvre verte et jaune se débat quelques secondes mais trois coups de bec sur le crâne l’étourdissent.

L’aigle spécialiste avale sa proie par la tête, laissant dépasser la queue pour que l’aiglon, dont il va ainsi assurer le repas, puisse la ressortir. Décollage lesté, ascension rapide, le planeur part en vol glissé en direction du nid situé à 4 km. Mission accomplie.

Le circaète aigle aux yeux d'ambre

David Allemand

David Allemand

David Allemand grandit en Provence et rencontre l’émotion naturaliste dans le Verdon. Depuis une dizaine d’années, c’est par la photographie qu’il évoque et transmet sa passion pour la vie sauvage.Il voyage, en compagnie de son épouse Stéphanie, et rapporte des images extraordinaires régulièrement primées. Mais c’est dans le Verdon qu’il se ressource, s’isole et s’imprègne, avec discrétion et respect. Une éthique qui lui permet de croiser l’intimité et le regard unique du « Jean-le-Blanc ».

david-allemand.com

Alors qu’il a disparu de maintes régions au XXe siècle, l'aigle des serpents est de nouveau régulièrement observé au nord des Alpes. Glissement d’aire de distribution accompagnant les changements climatiques ? Nul ne le sait vraiment. En Suisse, on observe l’espèce chaque été en Valais depuis quelques années. En 2003, un secteur de ce canton est touché par un incendie mémorable qui ravage 300 hectares de forêt. Un milieu ouvert et aride se crée, aux allures méditerranéennes. En 2012, un couple de circaète Jean-le-Blanc y installe son nid et élève un jeune. C’est une première pour le pays.

Le majestueux aigle aux yeux d'ambre enrichit l’avifaune nicheuse helvète, portant sa diversité à 218 espèces. L’ornithologue Lionel Maumary et ses collègues décident de garder un témoignage unique de cet événement, de le documenter et d'en raconter l'histoire. Le couple n'a semble-t-il pas niché au printemps 2013. Durant son séjour sous nos latitudes, entre mars et octobre, on estime qu'un couple de circaètes doit capturer plusieurs centaines de serpents pour se nourrir et élever son unique jeune.

En 2012, le cas du couple suisse est particulier, car situé dans une zone montagneuse très pauvre en couleuvres. Les ornithologues ont évalué le prélèvement à environ 1160 reptiles dont 900 vipères aspics ! Le tout sur un domaine vital d’environ 80 km2. On comprend qu'une telle spécialisation nécessite une fine sélection du territoire, des conditions météorologiques favorables et une faible productivité : un seul œuf pondu pour un jeune élevé tous les deux ans en général.

Le circaète aigle aux yeux d'ambre

Lionel Maumary

Lionel Maumarry

Ornithologue suisse de renom, Lionel Maumary étudie l’avifaune de son pays depuis plusieurs décennies. Il a mis ses compétences au service de la Station ornithologique de Sempach, de Nos Oiseaux, de Pro Natura Vaud et de la Commission de l’avifaune suisse. Excellent photographe, il documente avec justesse et esthétisme ses observations. On lui doit une bonne partie des images du colossal ouvrage Les Oiseaux de Suisse , dont il est le principal auteur.

oiseaux.ch

Couverture de La Salamandre n°216

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 216
Juin - Juillet 2013
Article N° complet

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