Le secret du grand saule

Les castors sont surtout actifs la nuit tombée. / © Jacques Rime

Révélations sur le castor jardinier par celui qui devrait le plus s'en plaindre.

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Tendez l'oreille. De loin, vous l'entendrez chanter à travers la campagne. Rapprochez-vous. Venez admirer ses remous, ses galets tout lisses. Elle est là, insaisissable et espiègle. Elle joue avec les berges, creuse des talus, déplace des bancs de sable. J'aime cette rivière parce que je suis né entre ses bras.

Depuis toujours, je bois son eau claire au parfum de menthe. Sa conversation joyeuse me berce. Ses crues et ses décrues rythment mes saisons.

Chaque année, j'attends avec impatience ses accents printaniers bruissant d’ailes de moucherons et de bergeronnettes. Je déguste sa fraîcheur les soirs d'été, quand les tourbillons faiblissent en attendant l'orage. Et puis, voilà les feuilles mortes et déjà le givre, la glace qui ourle les rives. Enfin, plus que tout, j'admire avec un soupçon d'inquiétude ses grandes colères d’hiver où des flots de jade charrient branches et parfois troncs entiers.

Permettez-moi de me présenter. Je suis le grand saule, gardien des rives. Mes racines soutiennent les berges et contrecarrent l'action du courant. Un soir de crue, peut-être la rivière parviendra-t-elle à me déraciner. Elle m'a donné la vie, elle pourrait un jour me la reprendre. N'est-ce pas dans l'ordre des choses ?

© Jacques Rime

Depuis longtemps je me tiens là, sentinelle muette, compagnon des phryganes, des cincles et des chauves-souris. On me croit immobile. Et pourtant ma soif de vie pousse mes bourgeons, mes chatons, mes feuilles à grimper chaque année un peu plus haut vers le ciel. Comme la rivière, je vis moi aussi un flux et un reflux. Mon bois transporte une marée intérieure légèrement salée. L’eau du sol monte pour finir vaporisée sous mes feuilles. Et la sève riche descend distribuer l’énergie du soleil jusqu'au bout de mes attaches les plus ténues.

© Jacques Rime

De ma jeunesse d'arbre, je garde le souvenir d'un joyeux va-et-vient sur l'onde, d'un chantier éternellement recommencé, de jeux au fond d'un terrier qui chatouillaient mes racines. Autrefois, des castors peuplaient ma rivière. Contrairement à ce que croyaient les hommes, ces nageurs à poils ne se gavaient pas de poisson mais plutôt d’herbes, de feuilles, de bourgeons et d’écorce. En sécurité dans l’eau, ils venaient à terre chercher leur nourriture. Là, ils prenaient l'allure de campagnols géants.

A première vue, j’avais tout à craindre de ces rongeurs aux dents redoutables capables d’abattre un arbuste en quelques minutes. Car les castors aiment par-dessus tout nos bourgeons et notre écorce juteuse. Et pourtant leur compagnie me plaisait. Une alliance ancienne liait nos deux peuples. Au fil du temps, le rongeur a perfectionné ses outils et ses techniques. Et nous, les saules, avons appris à nous accommoder de ses grands travaux, et même à en tirer profit.

Voici le secret du peuple de l'eau.

Quand l'un d'entre nous est coupé, dix, vingt, trente tiges vigoureuses repoussent gaillardement ! Ces petits troncs feuillus peuvent grandir d'un ou deux mètres en une année. Ils forment des fourrés appétissants que les castors viennent régulièrement exploiter. Le mammifère amphibie tranche les pousses au fur et à mesure que celles-ci atteignent une taille à son goût. Il les épluche et les déguste. Plus il en sectionne, plus il en revient. Et quand il les néglige quelques années, ces rejets produisent des bouquets de saules beaucoup plus solidement amarrés à la rive qu'un tronc unique.

Nous sommes les champions toutes catégories de ces renaissances successives. D'ailleurs, dans les pays qui n'ont jamais connu la dent du castor, la plupart des arbres sont incapables de rejeter de souche. Ou alors pas aussi vite. A l'inverse, partout où il prospère, vous me trouverez avec mon complice le peuplier. Bois tendre, mais repousse immédiate. Oui, c'est nous que le castor abat le plus volontiers. Mais son travail favorise notre développement. Le coupeur d'arbres est notre plus fidèle allié.

© Jacques Rime

Hélas, les deux familles de castors qui peuplaient les alentours ont disparu il y a plus d'un siècle. Pièges à mâchoires, coups de feu dans l'aube grise... Un peu plus tard, les loutres si belles, si souples, joueuses infatigables, princesses de l'onde, ont elles aussi été éradiquées. Quant aux poissons, ils sont devenus de plus en plus rares. Puis le grand méandre a été coupé par deux digues de béton. Les flots rectifiés se sont accélérés, les crues ont gagné en violence.

Mes racines, dénudées, se sont asséchées. En été, des pompages répétés ont accentué les effets de l'estive. J'ai vu l'eau décliner, se troubler, s'arrêter finalement dans de terribles à sec. Sous une chaleur de plomb, poissons et écrevisses crevaient dans des trous d’eau tiède. Le fil de vie était rompu.

© Jacques Rime

J’ai grandi orphelin, un peu comme si l’on m’avait volé mon paradis. L’âge m’aurait-il rendu amer ? Mélancolique ? N’avais-je pas l’étrange impression de mourir chaque automne au moment de perdre mes feuilles ? J’ai vieilli lentement, un peu seul et résigné, l’écorce toujours plus épaisse et crevassée, le cœur toujours plus dur.

© Jacques Rime

Et puis, il y a quelques années, par une nuit noire de mars, j’ai eu la surprise d’entendre un grignotement bien connu. Au matin, des copeaux tout frais jonchaient la rive. Le soir même, par je ne sais quel miracle, un castor allait et venait entre les remous. Il était seul, mais bien vivant. Et l'été suivant, voici qu'ils étaient deux à creuser une chambre souterraine à quelques dizaines de mètres de moi.

Depuis ce retour inespéré, je ne me lasse pas de les regarder nager dans les reflets de la lune, déranger des colverts assoupis, se hisser sur les berges, saisir un rameau entre leurs deux mains, le ronger, se lisser les moustaches. Leurs chemins slaloment entre les ronces, les houblons et les orties. Quand ils descendent vers la rive, ces passages se transforment en toboggans de terre, tout ronds et lisses, jusque dans l'eau.

© Jacques Rime

En quelques années, les travaux du rongeur ont complètement transformé les alentours. Bûcheron avisé, le castor varie les zones de coupes selon les saisons et le niveau de la rivière. Son action a façonné des clairières et des fourrés de rejets qui alternent avec des bouquets d'arbres rescapés. Par petites touches, la forêt a retrouvé sa structure d'autrefois, subtile alternance de puits de lumière, de zones fermées et de tous les entre-deux propices à un maximum d'insectes ou d'oiseaux.

Sur la rivière, la construction d'un barrage a créé un étang qui abrite des plantes et des animaux totalement différents de ceux qui vivent en amont ou en aval. Au crépuscule, de belles chauves-souris viennent y cueillir des nuages de moucherons.

© Jacques Rime

Si je l'aime tant, c'est que le castor ne se contente pas de jardiner. C'est un paysagiste qui entretient une mosaïque de milieux variés, un véritable artisan de la biodiversité qui travaille pour une multitude d'espèces différentes. Son action va exactement dans le sens des travaux que les hommes entreprennent depuis peu pour renaturer les rivières. Sauf qu'il n'est évidemment pas capable de faire sauter une digue de béton. Le pouvoir de ses dents a tout de même des limites...

© Jacques Rime

Aïe ! Quelle est cette douleur blanche ? A l'instant où je vous parle, le mâle est venu goûter à mon écorce. Reviendra-t-il un de ces jours tailler des copeaux dans mon bois ? Est-ce lui qui me fera un jour tomber dans l'eau ? Si son choix se confirme, cela sera terrible. Mais bientôt, dix rameaux vigoureux renaîtront à la base de mon tronc. Et le vieux saule usé que je suis se réincarnera en un bouquet d'arbustes vigoureux. Vous ne me croyez pas ? Alors, rendez-vous ici-même dans un ou deux étés...

© Jacques Rime
Couverture de La Salamandre n°211

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 211
Août - Septembre 2012
Article N° complet

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