Les carnets de l’évasion

Double page de carnet naturaliste consacrée aux bourgeons: frêne, hêtre, érable sycomore, noisetier, saule, chêne (de gauche à droite et de haut en bas) / © Philippe Roux-Fouillet

Nature d'ici, impressions d'ailleurs. Plaidoyer pour le carnet de terrain, à l'époque du numérique et des smartphones, et hommage à un jeune naturaliste trop vite disparu.

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Instrument exploratoire

Hier comme aujourd'hui, certains outils demeurent incontournables chez le naturaliste. La loupe de bijoutier, toujours dans la poche et soigneusement attachée au pantalon par une ficelle longue d’un bras ; les indispensables jumelles, prêtes à espionner l'animal sauvage. Et, bien sûr, le carnet de terrain. Un calepin souvent noir aux coins cornés. Ses pages froissées sont serrées par un élastique qui cache jalousement un trésor intime. Il a vécu la montagne, il renferme l'odeur de la forêt. Ses secrets, mille secrets. Débarqué sur une plage islandaise riche de nouveautés, le papier a accueilli la silhouette et la couleur d'oiseaux marins méconnus, représentés avec grande rigueur. S'évader dans l'exploration d'un monde étranger. Cri de sternes, marques de sel.
Ce si simple cahier est tellement vivant. Notes crayonnées et dessins précis, croquis et textes réfléchis. Les feuilles se remplissent avidement. Comme les premiers naturalistes, confrontés aux beautés de la vie, on tient un carnet de terrain qui modifie le sens profond de la balade. Car le dessin est exigeant, il demande une attention supérieure, une manière différente de regarder.
L'œil et la main recherchent le détail, tentent de reconnaître. Et de simples fleurs révèlent alors des rangées de poils, des glandes, des taches et des formes insoupçonnées. La finesse distinguant deux orchidées similaires paraît soudain évidente, comme la queue de deux différents têtards. Le carnet, prétexte de la connaissance. Outil pour découvrir à travers le crayon et atteindre la pureté essentielle du trait de la planche botanique. La précision ultime. C'est l'étude de la nature, pour le seul plaisir de la connaître et d'en faire partie, complice.

L'ami des sommets

Philippe Roux-Fouillet est né à Genève en 1983 et est tragiquement décédé en 2011 dans la région du Gothard. De mère danoise et de père français, il ne connaît pas de frontières, comme la nature. Il participe pendant plus de 15 ans aux camps et excursions du groupe de scouts local, développant une relation particulière avec le Salève, la montagne de chez lui.
Le collège terminé avec un diplôme artistique, Philippe choisit d'étudier la biologie et l'ethnologie à l'Université de Neuchâtel. Les sorties de botanique confirment son intérêt profond pour les plantes, en particulier pour la flore alpine. Le dessin naturaliste le passionne de plus en plus et ses carnets de terrain se succèdent, toujours plus riches, plus détaillés. Ils témoignent de son parcours, de ses intérêts et de son extraordinaire attachement à la nature. Engagé en 2010 par l'Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL), il affine ses connaissances botaniques en réalisant l’inventaire de la flore des sommets dans les Alpes.
Au mois de juillet 2011, la montagne le prend. Une chute malheureuse. Il laisse derrière lui une profonde tristesse dans son entourage et un bagage naturaliste immensément précieux. L'approche et la variété de ses dessins sont exemplaires et stimulantes. La beauté et l'utile réunis en un calepin. Une voie magnifique dont chacun peut s'inspirer.

Couverture de La Salamandre n°212

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 212
Octobre - Novembre 2012
Article N° complet

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