Bientôt le lac Victoria ?

Le brochet n'est pas le seul grand prédateur du lac Léman. / © Laurent Madelon

Sandre, silure, black-bass… Le Léman est une jungle de prédateurs exotiques. Petit ou gros problème ?

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La silhouette d'un pêcheur se découpe sur le disque du soleil couchant. Le fil se tend brusquement, la canne plie. Un poisson gigantesque a mordu à l'hameçon et tire de toutes ses forces. Un gros brochet évidemment… Mais non, c'est une large gueule munie de six barbillons qui fait surface. Un monstre visqueux sans une seule écaille. C'est un silure glane, le nouveau plus gros prédateur du Léman.

« Le premier exemplaire de cette espèce exotique a été pêché dans le Rhône genevois en 2009 » , explique Frédéric Hofmann, inspecteur de la pêche du canton de Vaud. Exotique, vraiment ? Originaire du Danube et du Rhin, Silurus glanis a naturellement colonisé les lacs de Constance, de Neuchâtel ou de Morat. Mais il a aussi été introduit par l'homme dans une grande partie des plans d'eau et des rivières d'Europe, dont le Rhône.
Le silure n'est pas un cas isolé. Un tiers de la trentaine d’espèces actuellement présentes dans le Léman n'a rien à y faire. « Chevaine, anguille, brème, poisson-chat ou sandre : la liste des exotiques est longue et parfois surprenante » , précise Frédéric Hofmann. Interdites en France depuis 1985 et en Suisse depuis 1991, les réintroductions ont tout de même continué dans l'illégalité.

«L'an dernier encore, on a observé dans le Léman plusieurs black-bass, un poisson nord-américain très vorace. » L'hypothèse la plus probable est que des pêcheurs amateurs auraient relâché cette espèce combative et facile à capturer pour rendre la pêche sportive plus intéressante.
Mais comment le Léman s'en sort-il avec ce défilé de nouveaux poissons ? « Vu la grande surface du lac, il est difficile d'isoler l'impact de ces introductions de celui des changements climatiques ou de l'évolution de la qualité des eaux » , avoue Frédéric Hofmann. Mais il est évident que si l'arrivée de ces exotiques enrichit initialement la biodiversité du Léman, sur le long terme l'effet risque d'être opposé. Prédation et compétition menacent en effet les espèces autochtones. Espérons que tout cela ne finisse pas comme dans le lac Victoria (> encadré).

Une défaite exemplaire

Les espèces exotiques sont des bombes à retardement. L'un des cas les plus célèbres en la matière est la triste histoire du lac Victoria, en Afrique de l'Est. « Depuis le début du siècle, ce lac tropical connaît une surexploitation progressive et les espèces de poisson traditionnellement consommées viennent à manquer » , note Didier Paugy, Directeur de recherche honoraire à l'Institut de Recherche pour le Développement à Paris. C'est pour compenser cette baisse des captures que la perche du Nil est introduite en 1954, malgré l'avis négatif des scientifiques.
Les conséquences sont dramatiques. « Ce vorace prédateur qui dépasse un mètre de long pour 100 kg ravage la faune locale déjà affaiblie par le mauvais état des eaux. » Deux tiers des 500 poissons endémiques disparaissent en quelques décennies. Puis la demande de filets de perche du Nil explose. L'industrie de la pêche fleurit, financée par l'Union européenne. « La déforestation et le développement agricole qui s'ensuivent polluent davantage les eaux. » La taille des poissons capturés passe de plus de 50 cm avant 2007 à moins de 30 cm aujourd'hui. L'écosystème tourne au bout de ses forces. C'est une catastrophe écologique et humaine.

Merci les Romains

La carpe commune habite étangs, lacs, bras morts ou rivières à courant lent. Elle a été introduite à l'époque romaine pour l’alimentation et comme poisson d’ornement. En Suisse, elle est protégée car elle souffre de l'hybridation avec des variétés d'élevages relâchées.

Longueur max.: 50 - 80 cm

Poids: 10 - 15 kg

Chat nuisible

Importés d'Amérique du Nord, quelques poissons-chats s'échappent des bassins d'acclimatation du Muséum National d'Histoire Naturelle à Paris en 1871. Ces ravageurs de frai et d'alevins prolifèrent. Très abondants dans le Rhône, ils remontent parfois dans le Petit Lac.

Longueur max.: 30 - 40 cm

Poids: 0,250 - 2 kg

Pâté militaire

Malgré sa viande peu appréciée, la brème franche a été introduite dans le Léman en 1955. Pour limiter sa prolifération, la Confédération suisse a subventionné sa pêche. Les filets étaient envoyés aux pays en voie de développement… et à l'armée qui en faisait du pâté.

Longueur max.: 50 - 80 cm

Poids: 6 kg

Férus de féra ?

Typiques du Léman, la féra et la gravenche auraient disparu au début du XXe siècle, notamment en raison de la surpêche. Leurs cousins qui nagent aujourd'hui dans ce lac sont les descendants de palées du lac de Neuchâtel introduites entre 1923 et 1928.

Longueur max.: 65 cm

Poids: 2 kg

Tendre comme sandre

Il a déjà été capturé dans le Léman et est répandu dans les lacs de Neuchâtel et Morat. Pourtant le sandre est originaire du Danube. Réputé pour sa viande, il a fait l'objet de plusieurs introductions : dans le Rhin en 1880, dans le Rhône vers 1930 puis dans de nombreux grands bassins fluviaux français.

Longueur max.: 100 cm

Poids: 15 - 20 kg

Envie d'en savoir plus?

Admirez le portfolio de Rémi Masson sur les silures glanes du Rhône.

Pour connaître plus en détails les poissons des lacs, consultez notre Miniguide n°77 Les poissons du lac

Couverture de La Salamandre n°232

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 232
Février - Mars 2016
Article N° complet

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