Aquila est de retour !

Aigle royal sur une proie qu'il a fraîchement attrapée / © Eric Dragesco
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Des Alpes aux combes jurassiennes, après être passé par les grands lacs et les monocultures de maïs, le jeune aigle a parcouru des centaines de kilomètres en une année. C'est son deuxième hiver. Moins rude qu'en haute altitude, la mauvaise saison a épargné ici les ongulés de montagne, contraignant notre exilé à trouver sa pitance ailleurs qu'au pied des avalanches. L'oiseau patrouille les routes à la recherche de cadavres. Il perd peut-être un peu de sa dignité en ramassant des blaireaux écrasés, mais il faut bien vivre. D'ailleurs, n'est-ce pas cette cette capacité d'adaptation qui est à l'origine de son succès depuis des milliers d'années ?
Ce coin du Jura qui lui paraissait si hospitalier ne le convainc finalement pas. Lors de ses explorations, il a pu apprécier ses nombreux falaises et rochers. Mais soit leur taille est trop petite, soit les humains pullulent comme des fourmis. Un exemple ? Cette superbe paroi rocheuse en forme d'arc où les faucons pèlerins paradent et les bouquetins jouent les funambules entre les à-pics. Un paradis. En prenant de la hauteur, le choc. Un pâturage envahi de bipèdes ! Il faut reprendre la route. Trois jours plus tard, notre fauve ailé est déjà à 100 km de là, dans la partie sud-ouest du massif jurassien. Il a à peine le temps de se poser sur un vieux hêtre qu'un couple de ses semblables apparaît à l'horizon. Ses intentions ne paraissent pas amicales. Fort d'une expérience acquise chèrement, il s'enfuit aussi sec vers le nord.

La belle au chêne tordu

Après dix jours de vagabondage en solitaire et un seul autre contact avec des aigles nicheurs, l'expatrié accède à un vallon inhabité. Inoccupé, vraiment? Posée sur un chêne tordu, une femelle à la tête dorée et au plumage adulte l'observe. Elle ne manifeste aucune intention belliqueuse. Son partenaire est probablement mort. De vieillesse, électrocuté ou, pire encore, abattu par un braconnier écervelé.
Curieux, notre jeune aigle aborde la femelle d'un vol battu tout en retenue. Une heure plus tard, sans davantage de présentations, les deux grands oiseaux festonnent haut dans le ciel bleu acier de l'hiver. Après les jeux aériens, le mâle imite sa partenaire. Il recharge avec des branches de sapin la grosse aire qu'elle a choisie, perchée sur un pin noir de 23 m de haut, au milieu d'un ravin boisé Il faudra bien la consolider pour qu'elle tienne bon face aux tempêtes.
Deux ans de péripéties, des centaines de kilomètres parcourus, et voilà que le prince banni devient enfin roi. Il lui faudra maintenant plusieurs années pour acquérir son plumage adulte définitif. Alors, avec sa partenaire, il sera temps de penser à la descendance.
Longtemps confiné dans les Alpes, Aquila chrysaetos reprend lentement possession des terres de basse altitude. Les hommes seront-ils prêts à l'accueillir à nouveau ? Là est peut-être la réalité de l'aigle royal en ce début de XXIe siècle.

Montagnard par obligation

La représentation de l'aigle comme oiseau de haute montagne est un artefact historique lié à sa persécution. Il y a 10'000 ans, suite au recul des glaciers, le rapace occupait la totalité de l'arc alpin ainsi que les massifs mineurs, dont le Jura. En plaine, on le trouvait probablement dans les zones humides, les steppes et les prairies. D'ailleurs, il nichait encore jusqu'au XIXe siècle dans les tourbières du Brandebourg, près de Berlin, dans les forêts de Fontainebleau et d'Orléans ou dans les Vosges. En revanche, il n'y a pas de preuve de reproduction sur le Plateau suisse. De nos jours, quelques couples vivent encore dans les forêts marécageuses du centre de l'Europe. D'après les spécialistes, si l'aigle n'avait pas été éradiqué de nos plaines, il pourrait y subsister encore aujourd'hui en élargissant considérablement son spectre alimentaire.

Hôtel complet

Quelque 1300 couples d'Aquila chrysaetos volent de nos jours dans les Alpes, toutes frontières confondues . Les Pyrénées sont elles aussi saturées. En Suisse, le retour du rapace a été facilité le siècle passé par la création de zones franches de chasse, qui ont permis le rétablissement des effectifs de chamois, bouquetins, cerfs et chevreuils, dont les jeunes sont régulièrement capturés par le prédateur. Dans les montagnes du sud de la France, l'aigle a su tirer profit de l'installation de charniers favorisant la réintroduction du vautour fauve dans les années 1970. Faute de falaises, il a niché dans les arbres. Le superprédateur recolonise aujourd'hui les reliefs qu'il occupait avant le XXe siècle : Jura, Vosges, massifs du Mézenc, Sancy, Cantal ou Forêt-Noire.

Couverture de La Salamandre n°215

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 215
Avril - Mai 2013
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