Les agriculteurs de la mer

Salines de guérande et avocettes élégantes / © Denis Clavreul

Les paludiers de Guérande, une poignée d'irréductibles, nourrissent un respect infini pour le marais et leurs habitants. Rencontre au pays des humbles.

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Les œillets, les fares et les adernes, ces bassins salants aux fonctions précises, s'étendent à perte de vue entre l'océan et l'arrière-pays. Un puzzle grandeur nature mais totalement artificiel qui s'étale à l'ouest de Guérande, à 80 km de Nantes. C'est la mi-août, la saison des récoltes. Sauf qu'il a plu, et les marais sont déserts, à l'exception des limicoles, qui s'en donnent à cœur joie. Les chevaliers gambettes piquent la vase comme des machines à coudre à la recherche d'invertébrés et les échasses blanches, bec fin comme une aiguille et longues pattes roses, pataugent tranquillement.
L'heure des paludiers, elle, reviendra après quelques jours de soleil. « C'est la loi. Nous sommes entièrement tributaires de la météo, cela nous replace à notre niveau », philosophe Frédéric Verger. Comme beaucoup de jeunes, il s'est installé à Guérande par amour pour la région. Et pour ce métier « en relation constante avec la nature et les oiseaux, en osmose avec les marais ».

Il faut 4 à 5 jours de beau temps consécutifs pour démarrer une récolte. Une pluie au milieu et le compte à rebours est réinitialisé. Certaines années sont donc meilleures que d'autres. / © Denis Clavreul

Haut lieu ornithologique

La presqu'île est redevenue célèbre grâce à ses emblèmes, le sel de mer et la fleur de sel. Et grâce à eux, ces passionnés qui ont redonné vie à cette mosaïque, terrain unique d'un artisanat ancestral et milieu exceptionnel pour les oiseaux nicheurs ou migrateurs. Quelque 300 espèces sont recensées dans cette zone humide d'importance internationale. Millénaires, mais au creux de la vague, les marais salants ont bien failli disparaître dans les années 1970 au profit d'une rocade, sous la pression touristique.

Récolte du sel

© Denis Clavreul

Du doigt, le presque quadragénaire pointe un angle de sa saline, au bord du tour d'eau, le canal qui alimente les bassins. Un couple de pipits farlouses y a caché son nid ce printemps à même le sol, en bas du talus qui surplombe les bassins. « Ils se sont vite habitués à moi, je ne les ai plus dérangés après quelques jours déjà. Seuls des visiteurs étrangers les mettaient en alerte » , se réjouit le paludier, qui a quitté son précédent job dans une ferme pédagogique en 2003.
L'homme vante avec fierté son écologique gagne-pain. A l'exception d'un coup de débroussailleuse en fin d'hiver ou du bal obligatoire des tracteurs à l'automne pour emporter les tonnes de sel récoltées à la coopérative, aucune énergie fossile n'est réquisitionnée. Le vent, le soleil et la force des bras. Voilà les ressources énergétiques du métier !

© Denis Clavreul

Des marais au féminin

« C'est physique, confirme Véronique Canu. A la fin de l'hiver, je prévois quelques séances chez l'ostéo avant de préparer la saline. » La quarantaine, cet ex-professionnelle du vin est l'une des 20 paludières sur les plus de 300 récoltants indépendants des marais de cette région de Loire-Atlantique. L'habillage de la saline, en hiver et au printemps, est redoutable pour les muscles, et plutôt masculin. Historiquement, la récolte était facilement dévolue aux femmes.
S'il est éprouvant pour l'organisme, ce façonnage rythmé par les ans est un bienfait pour les oiseaux, qui trouvent dans l'architecture des marais un terrain propice à la vie. Contrôlée, la hauteur de l'eau exclut toute submersion des nids. Et sa faible profondeur offre deux avantages : elle se réchauffe vite et est inondée de lumière. L'eau des salines est donc une formidable usine à plancton, végétal et animal, au plus grand profit des aigrettes garzettes, spatules blanches et autres avocettes élégantes.

Limicole

Limicole / © Denis Clavreul

La nature pour alliée

La jeune femme, qui a fait psycho avant de travailler dans le vin, se sent parfaitement à sa place dans le marais. Du moins pour le moment. « Les oiseaux étaient là avant, ils seront aussi là après. Moi, je ne fais que passer... » Véronique Canu observe, tolérante, le tournepierre qui fouille du bec dans la vase, là-bas dans un fare, puis lance un regard sur le ciel. Les nuages sont toujours aussi bas. La récolte ne reprendra pas avant quelques jours. Pas grave. La moisson a été bonne en début d'été. Comme dans les champs de l'arrière-pays, les agriculteurs de la mer font avec ce qui leur est donné, avec beaucoup de patience et une extrême humilité.

Un paludier récolte 50 kg de fleur de sel et 1 tonne de gros sel par œillet durant la saison. Il possède en moyenne 50 à 60 œillets. / © Denis Clavreul
Couverture de La Salamandre n°212

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 212
Octobre - Novembre 2012
Article N° complet

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