Zigzags au Tessin

Pâturages et forêts entre la Valle di Muggio et Sasso Gordona / © Ariane Racine

Entre la Valle di Muggio et Sasso Gordona, des sentiers de douane et de contrebande courent de pâturage en forêt. Tantôt côté Italie, tantôt côté Tessin en Suisse.

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Tous feux éteints, le vaisseau spatial passe à contre-jour dans le ciel rouge pivoine. Il roule des ailes, survole le jardin, montre son profil de rhinocéros. « Favoloso, un cerf-volant mâle ! » dis-je. Mon hôte tessinois éclate de rire : « Il y en a beaucoup par ici. Petits, on en avait peur : on nous disait qu’ils pincent les nez des enfants. » Ce vol de lucane est de bon augure pour la virée du lendemain, même si la météo est incertaine.
Midi. Un rapace s’offre l’ascenseur d’une colonne d’air chaud côté Monte Generoso. Poiana , la buse, nibbio bruno, le milan noir, ou aquila reale, l’aigle ? Tout est possible dans ces parages où les ornithologues recensent plus de quatre-vingts espèces nicheuses. Les carillons se mêlent aux chants des grillons et des martinets. Plus haut, après la chaleur moite des pâturages boisés de Rodagno et la fraîcheur de la hêtraie, nous respirons l’air des crêtes.

Coups de tambour

Murs rougis par les fraises goûteuses, talus à pic vers le torrent qui mugit, parfums vert boisé. Les sentiers à flanc de coteaux ont encore plus de charme que la route étroite qui menait au balcon de Pianella. Tiens, ça se gâte ! Le ciel vire au violet côté plaine lombarde. La température chute, le vent vient. Presto , à l’Alpe Bonello !

Gouttes énormes, éclairs vifs comme le saettone , ou couleuvre d’Esculape, roulements de tambour. C’est tombé pas loin ! Dehors, l’orage lâche ses perles de grêle. Dedans, le risotto fume dans les assiettes devant le feu. Les formaggini et le salame sont maison. On se raconte des coups de foudre et les astuces pour les éviter : enlever les chaînettes et les montres, se réfugier loin des ruisseaux car l’électricité les aime. Oh ! Le temps s’arrange, la lumière revient : « Arrivederci e grazie » .

Pivoines officinales dans les prairies de Sasso Gordona / © Ariane Racine

Des lis en prime

En route vers les fameuses peonie selvatiche, les pivoines officinales ! Des papillons mouillés sèchent sous les orchidées. Les mantes religieuses, dans leur imperméable vert, se confondent avec l’herbe. Voici les rochers du Sasso Gordona. En contrebas, le lac de Côme comme un fjord. Ces touffes alourdies par leurs capsules ? Ce sont nos pivoines, mais en fruits. Trop tard ! En ce mois de juin, le coucou chante encore, mais les peonie sont déjà fanées. Et plus bas, ces entonnoirs tout charnus dans la prairie pentue ? La découverte de trois gigli di San Giovanni , des lis safranés, nous enthousiasme. Nous avons raté le rendez-vous avec les nymphes roses des pivoines, mais la rencontre surprise avec les satyres oranges est réussie. Longue vie à ces raretés des Alpes.

L’arbre majuscule

Dans la vallée, quand on parle de l’Arbre, c’est du castagno , le châtaignier. Il a nourri des générations avec ses fruits, parfois réduits en farine pour la polenta. Il a défié les siècles avec ses charpentes imputrescibles, ses meubles et ses manches d’outils. Il soigne avec ses feuilles et le miel de ses fleurs dont les mâles ressemblent à des chenilles jaunes et les femelles à des grappes d’étoiles vertes. En octobre, les châtaignes tomberont au sol en costume de hérisson ou bogues. Jusque vers 800 m, c’est-à-dire sous l’étage des hêtraies, les châtaigniers poussent à merveille. Ils croissent, tête au soleil et pied à l’ombre, souvent en forêt, surtout sur sols silicieux. A les voir si puissants et tourmentés, on les imagine sauvages. Or la plupart d’entre eux ont été plantés et greffés par l’homme au temps où sa survie dépendait de l’Arbre. Les plus vieux castagni ont, dit-on, mille ans.

Itinéraire

Accédez à la carte détaillée de cette balade dans le PDF en bas de page.

Vers l’Alpe Bonello

Muggio > Cabbio

dénivelé: 500 m

durée: 3h00

  • A Muggio (1), descendez à l’arrêt Dispensa et traversez le village.
  • Après la fontaine, prenez la route vers Rodagno (2), puis bifurquer à gauche vers Pianella (3) et passez l’Alpe Bolla direction Alpe Bonello (4) et sa ferme-auberge.
  • Prenez le chemin pour Arla (8) et la fontaine Tov, puis continuez jusqu’à Cabbio (9), son musée et son lavoir.
  • Pas encore fatigués ? Poussez donc jusqu'au moulin de Bruzella.
Le Sasso Gordona (1410 m) / © Ariane Racine

Prolongement - sous le Sasso Gordona

Alpe Bonello > Cabbio

dénivelé: 100 m en montée, 600 m en descente

durée: 2h00

  • Prendre le sentier à l’est de l’Alpe Bonello (4), passer le vieux poste de douane (5) et la frontière et grimper à travers la hêtraie, puis par le pâturage aux sapins jusqu’au refuge italien de Prabello (6).
  • Suivre le sentier sous le Sasso Gordona pour admirer les pivoines (7).
  • Faire demi-tour et, par le sentier des douaniers, descendre pour retrouver le chemin de mulets vers Cabbio (8).

Accès en transports publics

Par le train jusqu'à Mendrisio ou Chiasso : cff.ch. Puis en car postal jusqu'à Muggio : carpostal.ch

Hébergement et tuyaux gourmands

Alpe Bonello. La famille paysanne Soldini fait table d’hôte. Réservation indispensable. 091 684 18 39

A Cabbio, ce tout nouveau B&B est un des plus charmants de Suisse. Marisa Viviani-Chinotti, une personne adorable, aime recevoir et conseiller. 079 638 08 55

L’Ostello de Scudellate propose ses dortoirs aux groupes et aux familles dans le village le plus haut perché de la vallée. 091 684 11 36.

« La dispensa » ce sont les deux épiceries de la vallée, à Muggio et à Caneggio. Beau choix de produits locaux : pain frais, fromages, polenta, charcuterie, bière et vin. Vente de paniers en châtaignier et noisetier tressés. Ouvert du lundi au samedi de 8 h à 12 h et de 14 h 30 à 17 h. Vendredi fermé.

A ne pas rater

A Cabbio, le musée ethnographique est installé dans la Casa Cantoni, majestueuse demeure au centre du village. Lieu culturel et social placé au centre du territoire, il présente l’habitat traditionnel aussi bien que les activités humaines, la faune et la flore. Tél. 0041 091 690 20 38. http://mevm.ch

Règles d'or

  • Attention aux glissades, en particulier sous le Sasso Gordona.
  • Pivoines et lys sont rares : à déguster avec les yeux.
  • L’eau des fontaines est officiellement non potable. Les habitants la boivent.
  • En cas de patrouille douanière, une carte d’identité valable est utile.

Eclairage par Silvia Ghirlanda

Silvia Ghirlanda

Silvia Ghirlanda

Silvia Ghirlanda, conservatrice au Museo etnografico de la Valle di Muggio, évoque son cher val, « paysage tout en dentelles » , avec poésie. Géographe, elle parle aussi patois et sait mettre la main à la pâte. Par exemple, pour porter les pesants sacs de grain du moulin de Bruzella, un des lieux qu’elle préfère dans son vaste musée en plein air. Avec son alter ego Paolo Crivelli, elle a dirigé la publication du livre La Scoperta del Monte Generoso.

A) Le Mulino de Bruzella « Un lieu caché, fascinant et très accessible : de la route, on y descend en dix minutes ! Il y a la rivière bruyante et ses vasques, le pont de pierre, les fougères. Le canal coule en silence, la roue tourne. Dans l’imposante bâtisse, la meunière, Irene Petraglio, travaille et explique tout. »

B) Les pivoines du Monte Generoso « Pendant les glaciations, le Monte Generoso émergeait comme une île. Sur ses flancs ensoleillés, les pivoines ont survécu. Quand elles fleurissent, je monte là-haut pour contempler leur feuillage vert et leurs corolles d’un rose soutenu brillantissime se découpent sur les rochers gris et le ciel azur ».

C) La Casa Cantoni a Cabbio « La Casa Cantoni, centre du musée, est un portail pour découvrir les constructions et richesses du territoire. Les Cantoni, famille d’architectes, ont bâti leur maison au XVIIIe siècle. Elle a deux façades nobles et une troisième, rustique, qui regarde vers la montagne. »

D) Le lavoir de Cabbio « La rareté de l’eau a donné lieu à des solutions ingénieuses : canaux, moulins, glacières ou nevere, lavoirs. Celui de Cabbio, avec ses deux fontaines, son bassin à lessive et ses colonnes en granit pris à des blocs erratiques est monumental ! »

Couverture de La Salamandre n°210

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 210
Juin - Juillet 2012
Article N° complet

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