WikiLeaks ornithologiques

Une tête totalement blanche distingue les mésanges à longue queue nordiques de leurs cousines helvétiques. / © Marc Solari

Les indiscrétions via Internet, comme l'affaire Wikileaks, ne touchent pas que les diplomates ! Les oiseaux aussi voient leurs péripéties rendues publiques sur la Toile, via quelques sites ultra-performants.

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Quand l’automne dernier les mésanges à longue queue nordiques ont pointé leur jolie tête blanche plus au sud qu’à l’accoutumée, leur arrivée dans nos contrées n’a qu’à moitié surpris. Ce déferlement totalement inédit avait été annoncé par Internet. Tout comme ensuite leur progression, au jour le jour, sur un front suisse ouvert dès fin octobre en plusieurs endroits.

Partage d’infos boosté

En première ligne, le réseau en expansion constante du site ornitho.ch, créé en 2003 par Gaëtan Delaloye. L’ornithologue valaisan entendait alors « faciliter le partage des informations ornithologiques qui circulaient péniblement dans des cercles d’initiés » . Un autre passionné romand, Lionel Maumary, se souvient de ces temps révolus. « C’était beaucoup de papier et beaucoup d’attente ! » Dès 1989, le Vaudois a imaginé de son côté une birdline : l’actu des oiseaux rares via un répondeur téléphonique, supplanté dès 1997 par l’essor du SMS, puis d’Internet. En 2004, la birdline devient site Web, « plus orienté photo que base de données volumineuse » , précise son concepteur.

Aujourd'hui, les deux sites sont complémentaires. Ornitho.ch, par son volume – 3,3 millions de données ! – comme par sa volonté de transparence, a bien des airs de WikiLeaks. Sauf que ce « WazoLeaks » ne lâche rien sans peser les conséquences : s’il s’agit d’espèces fragiles, les données publiées sont partielles, voire invisibles. « Malgré ces précautions, on nous reproche parfois de diffuser des infos que certains préféreraient confidentielles » , regrette Gaëtan Delaloye. « Mais nous ne pouvons demander au public de protéger la nature tout en la lui dissimulant. »

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Une tête totalement blanche distingue les mésanges à longue queue nordiques de leurs cousines helvétiques. / © Marc Solari

Serveurs bourrés de données

En 2010, outre les mésanges précitées, des bouvreuils trompettants sont venus de l’Oural fin octobre seriner leur cri étrange, suivis un mois plus tard par des jaseurs boréaux, huppe rousse au vent.

Ornitho.ch a compilé en temps réel les observations sur des cartes, par des pastilles de couleur et taille variables selon la date et le nombre d’individus. Les ornithologues situés à proximité des zones d'observation étaient ainsi prêts à réagir.

« L’ouverture au public des bases de données les a fait croître de 10 à 20 fois ! Et tout se passe en temps réél alors qu’avant, des mois passaient entre une observation et son entrée dans un recueil de données » , commente le naturaliste valaisan, pour qui le grand défi désormais est l’exploitation efficace des relevés. « Faudra-il limiter les entrées à certaines espèces ? » s’interroge de son côté Lionel Maumary.

Une masse d'informations colossale

Au Muséum de Paris, le biologiste Romain Julliard reconnaît l’apport potentiel de tels sites et de leurs réseaux à des projets ciblés. Mais ce gestionnaire de données publiques sur la biodiversité demeure lui aussi dubitatif : « Qui aura le courage de trier cette énorme masse d’informations ? »

Pour Gaëtan Delaloye, la question reste toutefois au second plan. « Au printemps 2008, se souvient-il, une invasion de faucons kobez par le sud-ouest a été détectée tôt grâce à nos relais dans la vallée du Rhône. Et la même année, à l’automne, un pélican blanc a été repéré plusieurs fois traversant la France, en route vers l’Espagne. » C'est là, pour lui, que réside la magie des réseaux sur l'Internet. « En rassemblant nos petites observations personnelles, nous produisons des connaissances colossales et inaccessibles à une personne seule. »

Pour consulter les sites web suisses sur la question

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Géolocalisateur ultra-léger utilisé pour le suivi de certains passeraeaux légers / © Felix Liechti

Filatures au long cours

Suivre des migrateurs via balises Argos et satellites est désormais monnaie courante. Mais limité aux plus gros migrateurs en raison du poids des émetteurs. Depuis 2009, un géolocalisateur de 0,5 gramme concocté par la Station ornithologique suisse et la HES Informatique & Technologie de Berne accompagne certains passereaux autrefois exemptés d'étude en raison de leur petite taille. Une « première » qui modernise un vieux truc de marin : déterminer une position par les heures de lever et de coucher du soleil.

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Traquet motteux / © Felix Liechti

Placé par exemple sur un traquet motteux, l’équipement mémorise en continu l'intensité solaire et l'heure. Pas de relais satellitaire donc : l’itinéraire et le lieu de séjour de l’oiseau sont déterminés à son retour. « Nous connaissons déjà les quartiers d’hiver de 14 huppes, au Mali surtout, et de 25 rossignols en Côte d’Ivoire » , se réjouit à Sempach Felix Liechti. Qui attend maintenant le retour d'Afrique subsaharienne de 300 hirondelles rustiques du Tessin et de Lombardie.

Couverture de La Salamandre n°202

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 202
Février - Mars 2011
Article N° complet

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