Le tresor des Bellerins

Article extrait du dossier Terre de sels
Plongée dans les entrailles de la saline de Bex / © Gilbert Hayoz

A Bex, en bordure du massif alpin, on exploite aujourd'hui encore une mine multicentenaire. Ses 40 km de galeries sont principalement creusées à la main dans une roche qui raconte l'histoire des Alpes. Plongée dans les âges et la montagne.

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Les chamois qui surveillent l'entrée de la mine de sel ont sans doute découvert bien avant les hommes les sources salées des hauts de Bex, petite ville sur les berges du Rhône, en amont du Léman. Sous leur regard, le petit train électrique s'ébranle pour nous emmener dans le ventre de la montagne, en quête d'un trésor déposé là il y a 200 millions d'années.
Cet accès est utilisé aujourd'hui par une quinzaine de mineurs, mécaniciens et guides qui assurent la maintenance des installations de pompage des eaux salées et se relaient pour faire visiter les galeries aux curieux. Il y a cent ans, ils étaient 200 à l'emprunter à pied pour tailler les galeries à l'aide d'outils rudimentaires. L'atmosphère était étouffante. « Pour pallier le manque d'oxygène, on pompait manuellement de l'air en surface que l'on acheminait à travers des rondins de bois percés et accolés les uns aux autres sur des centaines de mètres. Autant dire que c'était surtout psychologique ! » commente notre guide, Alain Fiaux.

Exit les claustrophobes !

Le train a parcouru 1500 mètres dans la montagne. Il s'arrête à la gare St-Pierre creusée dans la roche. Ici, il fait 17°C toute l'année. Un silence de cathédrale. Et deux énormes réservoirs qui servaient autrefois à accumuler l'eau des sources, avant qu'elle n'accomplisse des cycles de graduation destinés à concentrer la salinité. « Le processus était long. Il fallait souvent plus d'un mois pour parvenir à un taux de 21%. On filtrait l'eau salée au travers de fagots d'épine noire empilés. L'action du vent et du soleil accentuait la salinité » , précise Alain Fiaux, 20 ans de mine et un père mineur.

A côté du musée situé au-dessus de l'actuel lac de rétention, il montre les fréquentes découvertes géologiques réalisées au milieu de ces innombrables strates. Marnes et schistes argileux noirs micacés datés du Jurassique, roches sédimentaires marines propulsées en altitude avec l'érection des Alpes, jeunes moraines et galets striés produits lors des glaciations toutes récentes du quaternaire. Et, parmi ces roches, quelques émouvants trésors : des coquilles ammonites qui filtraient le plancton en flottant entre deux eaux dans l'ancienne mer Téthys.

Pipe-lines en mélèze

Aujourd'hui, la saumure est pompée à 2500 m de l'entrée de la montagne, tout au bout d'une galerie inaccessible au public. Le procédé n'a guère évolué depuis les années 1960. Une fois une nouvelle salle d'exploitation creusée à l'explosif, on carotte la paroi dans de multiples directions pour dénicher de nouveaux gisements, puis on injecte de l'eau sous pression dans un tube enfoncé dans la roche imprégnée de sel. La conduite, dans sa partie annelée extérieure, récupère l'eau devenue saumure. Elle est conduite ensuite jusqu'aux salines, dans la vallée, où de grands évaporateurs séparent le sel de l'eau. Chaque année, ce sont 30'000 tonnes qui sont produites, dont seulement 10% destinées à l'alimentation. Les deux tiers du total sont dévolus au déneigement.

« Autrefois, ces pipe-lines étaient en bois. Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, plusieurs centaines de kilomètres de troncs de mélèzes ont été coupés pour constituer un réseau d'une cinquantaine de kilomètres. On renouvelait ces tuyaux tous les six ans. » Il faut ajouter à ces coupes celles menées pour le bois de chauffe, utilisé en masse pour favoriser l'évaporation. L'exploitation de ces mines a provoqué le défrichement quasi complet des versants de la région.

Sur le chemin du retour, contorsionné aux commandes de sa locomotive en modèle réduit, Alain Fiaux pense sans doute à ces hommes courageux qui l'ont précédé dans la montagne creusant à la massette et à la cisette un labyrinthe de galeries, de formidables réservoirs et des centaines de marches d'escalier qui plongent dans les entrailles obscures de la Terre. Un dédale façonné dans l'anhydrite et les calcaires dolomitiques qui constitue aujourd'hui son lieu de travail, mais aussi et surtout sa passion.

Des vagues vers le ciel

Il y a 250 millions d'années, la ville de Bex n'existe pas encore. Sur la carte du monde, on ne voit qu'un grand océan et un unique et gigantesque continent, la Pangée. Bienvenue au Trias : la température est caniculaire et des dinosaures primitifs de 3 mètres de haut pullulent ! Ces bipèdes arpentent les futures Alpes alors plates et semi-désertiques.
Soumise à d'énormes forces contradictoires durant des dizaines de millions d'années, la Pangée finit par se briser en deux continents. Une mer se forme entre la Laurasie, au nord, et le Gondwana, au sud. Vaste mais peu profonde, on l'appelle Thétys. C'est sur ses bords que précipitent par évaporation de grandes quantités de gypse et de sel sous l'effet du climat tropical.

Le sel exploité aujourd'hui dans les mines de Bex est un souvenir de cette mer disparue. La présence de NaCl en altitude, en pleine montagne, témoigne des multiples mouvements géologiques qui ont conduit à la formation des Alpes, du début de la collision des plaques africaine et européenne il y a 65 millions d'années jusqu'à la formidable poussée, 30 millions d'années plus tard, de ces vagues de roches vers le ciel.

La Pangée avant sa dislocation en deux parties, Gondwana au sud et Laurasie au nord, il y a 250 mio d'années. La dispersion des continents, entamée à la fin du Trias (-160 mio d'années), se poursuit toujours.

La mine des mini-vies

Depuis plus de trois siècles, de nombreux experts en tout genre ont ausculté les mines de Bex. En 1938, l'enseignant en sciences du collège de la petite ville publie une imposante thèse qui recense plus de 120 espèces vivantes dans les galeries qui courent sous la montagne. La plupart d'entre elles sont microscopiques. Des moisissures, des protozoaires et des champignons incrustés sur les boisages, mais aussi 28 différentes espèces de petits vers nématodes, dont dix nouvellement décrits pour la science.
Les plus grands habitants des Mines de Bex se rencontrent à quelques mètres seulement du grand jour. Visiteurs opportunistes, certains papillons, araignées ou diptères se réfugient près des entrées pour survivre à l'hiver. Quant aux insectes décolorés et aveugles qui se sont parfaitement adaptés à la vie sous terre on ne les trouve pas dans ces cavernes artificielles, sans doute trop récentes à l'échelle géologique.

Couverture de La Salamandre n°212

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 212
Octobre - Novembre 2012
Article N° complet

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