Vies secrètes dans une goutte d’eau

Article extrait du dossier Expédition tardigrades
Observation du bestiaire qui habite une goutte d'eau. / © Hélène Tobler

Ça y est ! Nous y sommes ! Bienvenue dans l’océan miniature des rotifères et des nématodes.

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A l’œil nu, une simple gouttelette. A la loupe binoculaire ou au microscope, un fabuleux bestiaire. D’abord, en toile de fond entre les débris végétaux, on aperçoit un plancton d’amibes, d’algues et de ciliés. Mille vies indistinctes s’agitent en tout sens. Mais tout cela demeure terriblement petit. Y aurait-il quelque chose d’un peu plus grand à se mettre sous l’œil ?

Fouetter, arpenter, aspirer

Tiens, que se passe-t-il? Qui vient d'agiter violemment cette feuille de mousse? On dirait un fouet translucide qui se tortille en tout sens. C’est un ver allongé, cylindrique, qui laisse découvrir en transparence le détail de son anatomie. Vif comme une anguille, le nématode poursuit son exploration.

Non loin de là, un être diaphane se déplace contre une tige à la manière d’une chenille arpenteuse. Clairement segmentée, la bestiole présente un pied à deux orteils à une extrémité et une trompe à l’autre. Quand il est inquiété, cet animal est capable de télescoper ses anneaux les uns dans les autres pour se barricader en formant un tonnelet foncé et compact. Une fois le danger passé, il redéploie tout son corps. Puis apparaissent en avant deux disques ciliés tourbillonnant chacun en sens contraire. Le courant ainsi provoqué charrie vers la bouche débris et bactéries. Ceux-ci seront ensuite broyés par un vigoureux appareil masticateur. Ce double appareil rotatoire permet à l’étrange créature de filtrer le liquide dans lequel elle baigne. Il lui a valu son nom de rotifère.

Nématodes, rotifères… Mais où sont les tardigrades ? Ces délirants nounours existent-ils vraiment ? Cherchons, cherchons encore. Sur d’autres échantillons. Dans d’autres mousses…

Bouées

Pour subsister dans ces îlots liquides temporaires perdus au milieu d’un environnement terrestre, tous ces organismes aquatiques doivent supporter la dessiccation sans mourir. Beaucoup de nématodes fuient la sécheresse en migrant dans les profondeurs de la mousse. Malgré leur taille minuscule, ils sont capables de se déplacer de plusieurs centimètres en vingt-quatre heures. En dernière extrémité, certains d’entre eux s’enkystent. Ils demeurent recroquevillés aussi longtemps que la plante qui les abrite.

Quant aux rotifères, ils résistent en jouant au bernard-l’ermite dans une coquille d’amibe ou fabriquent un abri avec quelques grains d’argile. A défaut, le desséchement les excite avant de provoquer la sécrétion d’un mucus protecteur, puis la contraction complète de leur corps, jusqu’aux organes internes qui rétrécissent en se déshydratant. Désormais immobiles jusqu’à la prochaine pluie, les voilà réduits à moins du quart de leur taille normale.

Le rescapé

Pour survivre à ces radicales sécheresses, les tardigrades ont eux aussi plus d’un tour dans leur sac. Le moment est enfin venu d’en savoir plus sur leur compte, car voici qu’apparaît à la surface d’un microscopique grain de sable une nouvelle bête griffue…

Un ver familier

Nématode / © Jonathan Eisenback
Rotifères, nématodes et cie... habitants de l'eau

Nématode / © Jonathan Eisenback

Serpents de cristal aux arabesques langoureuses, les nématodes sont incontournables. Un animal vivant sur cinq appartient à ce groupe peu connu mais considérable. Si la plupart d’entre eux mesurent moins de 1 millimètre, le plus grand atteint 8 mètres et vit en parasite dans la chair des baleines. A vrai dire, on en trouve absolument partout, jusque parfois dans notre propre corps.

aenorhabditis elegans , un nématode du sol, est la bête de laboratoire la mieux connue au monde. Des études très poussées ont permis de suivre la différenciation de toutes ses cellules, de l’œuf fécondé jusqu’à l’adulte. On a découvert que les mâles ont toujours 1031 cellules contre 959 pour les femelles. Que la mort de 131 cellules est programmée intentionnellement pendant ce développement ou encore que leur système nerveux en compte 302 très exactement.

En 1998, ce ver rond était le premier animal à voir son génome entièrement séquencé : 97 millions de lettres d’ADN réparties sur 6 chromosomes codant 19’099 gènes. 40% d'entre eux auraient des équivalents dans notre propre patrimoine génétique. Nos ancêtres et les leurs n’auraient divergé qu’il y a 550 millions d’années…

Les mâles rares

Rotifères, nématodes et cie... habitants de l'eau

Rotifère / © Michel Verolet

Si l’on trouve des rotifères dans quasi tous les milieux aquatiques, il s’agit à une écrasante majorité de femelles qui produisent elles-mêmes des descendantes par parthénogenèse. Les mâles sont extrêmement rares et chétifs. Incapables de se nourrir à l’état adulte, ces individus simplifiés ne font que produire des spermatozoïdes qui iront à la nage perforer le corps d’une femelle pour y féconder l’un de ses œufs.
Ces amours rustiques n’ont pas souvent été observées. Chez les bdelloïdes, rotifères familiers des mousses et des lichens, on n’a même jamais trouvé aucun mâle, y compris en cherchant dans des couches fossiles vieilles de plusieurs dizaines de millions d’années. Pendant tout ce temps, ces rotifères clones les uns des autres auraient fait l’économie de la sexualité, les pauvres !

Tardigrade / © Martin Mach
Couverture de La Salamandre n°195

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 195
Décembre 2009 - Janvier 2010
Article N° complet

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