Vertige d’une rencontre

Article extrait du dossier Sa Majesté des cimes, l'aigle royal
A gauche, Christian Couloumy, biologiste. A droite, Jean-Michel Bertrand, cinéaste. Leur amitié et leur passion commune pour l'aigle royal a débouché sur le film "Vertige d'une rencontre" / © Bertrand Bodin

L'un est cinéaste, l'autre biologiste. Leur passion pour l'aigle a débouché sur un film génial. Entretien avec Jean-Michel Bertrand et Christian Couloumy.

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A gauche, Christian Couloumy, dit Coulou, chef de secteur au Parc national des Ecrins, près d'Embrun dans les Hautes-Alpes. Scientifique romantique, il étudie depuis 35 ans l'aigle royal et est devenu l'un des plus grands spécialistes du rapace en France. A droite, Jean-Michel Bertrand, dit Milou. Ce cinéaste a parcouru le monde pour réaliser ses documentaires, primés au niveau international. Son puissant attachement pour le rapace l'a conduit à réaliser « Vertige d'une rencontre », un film unique en son genre et distribué avec ce numéro aux abonnés à la formule films de La Salamandre. Interview croisée.

Jean-Michel Bertrand, Christian Couloumy, que représente l'aigle royal pour vous ?

C.C : Un animal impressionnant, extraordinaire ! Quiconque observe le grand prédateur voler dans l'azur ou se poser sur une arête déchiquetée partage ce même sentiment. C'est magique ! Je pense que dans la nature certaines bêtes nous frappent le regard, l'esprit et parfois même le cœur. C'est le cas de l'aigle royal.

J.-M.B : Quand j'étais gamin, ce rapace était un oiseau très difficile à trouver, inaccessible. Voir un aigle, c'était avoir tout vu. En raison des persécutions qu'il avait subies, il était beaucoup plus rare qu'aujourd'hui. Coulou et moi avons toujours la tête en l'air parce que l'oiseau fait partie de notre quotidien. Nous avons une grande envie de mieux le connaître, de percer son mystère.

C'est l'aigle qui a rendu possible votre rencontre...

J.-M.B : On s'est connus grâce à l'aigle évidemment. J'avais commencé mon film et voulais faire part de mes observa- tions à un spécialiste. Je me suis donc adressé à Coulou. Je n'avais aucune demande précise. Seulement le besoin de partager mes questions et mes doutes... et surtout mes émotions. C'est comme ça, doucement, que nous sommes allés l'un vers l'autre et c'est de façon très naturelle que nous avons fini par nous lier d'amitié...

C.C : Le courant est vite passé car on se ressemble. On est tous les deux encore des gamins , on ne se prend pas au sérieux. Notre attitude, notre humilité et notre simplicité font que nous nous trouvons toujours en harmonie.

Aigle et famille : deux mondes compatibles ?

C.C : Bien sûr ! Milou et moi sommes tous les deux mariés avec des enfants...

J.-M.B: On rencontre toutefois les mêmes difficultés pour gérer cette passion dévorante. Je crois que nos compagnes sont assez ouvertes pour comprendre que l'aigle fait partie de notre équilibre, de notre bonheur. Même si ce n'est pas toujours facile, on essaie de faire le nécessaire pour ne pas être totalement égoïstes. C'est une tolérance mutuelle...

C.C : La preuve ? Dans une semaine je vais à Saint-Domingue en famille. Pendant huit jours, je ne verrai pas d'aigle royal, et ça m'agace déjà...! (rires)

Un aigle, ailes grandes ouvertes, devant le lièvre qu'il vient d'attraper. / © Bruno Berthemy

Comment ce rapace a-t-il influencé votre vie ?

C.C : C'est d'abord mon amour pour les Alpes en général qui m'a poussé à m'engager pour le Parc des Ecrins. A quatorze ans, j'avais lu les livres de Gaston Rébuffat. Les textes de ce grand alpiniste français abordent la montagne de manière très romantique. Et dans le romantisme, il y a la nature. L'intérêt pour l'aigle est né plus tard, lors d'un colloque à Montpellier. Captivé, j'ai commencé à approfondir mes connaissances sur ce sujet et à « prendre en main » le destin des aigles du Parc des Ecrins.

J.-M.B : Depuis mon enfance, l'aigle m'a toujours fasciné par le mystère qu'il évoque. Au fil du temps, il est devenu une sorte de Graal : parvenir à approcher son intimité, c'est grandir, s'ouvrir, c'est beaucoup d'humilité et d'émotion. Ce sentiment était suffisamment fort pour me faire arrêter complètement mon activité de reporter. J'ai compris que j'avais moi-même énormément de choses à raconter pas plus loin que dans les montagnes autour de Saint-Bonnet, le village des Hautes-Alpes dans lequel je suis né.

C'est le début de « Vertige d'une rencontre », un film pas comme des autres...

J.-M.B : Très souvent, dans les films animaliers, le réalisateur se donne tous les moyens pour montrer l'animal dont il veut traiter, mais le risque est grand de perdre carrément contact avec la nature. Partir en quête de l'aigle fournit suffisamment d'émotions sans avoir besoin d'artifices pour filmer la bête à 3 cm. Autrement dit, on peut faire soit un film purement technique et sans âme, malgré un budget à la Hollywood, soit en réaliser un qui raconte une histoire avec ses doutes et ses faiblesse. Un film qui ne demande pas forcément de grands moyens, juste du temps, de la sincérité et beaucoup de passion.

Vision partagée, Christian Couloumy?

C.C : Totalement. Et malheureusement peu de gens savent le prix et la valeur d'une image réalisée sur un aigle sauvage, dans des conditions particulières de lumière et de couleurs. Ce n'est évidemment pas le cas des films tournés avec des animaux apprivoisés.

Plus qu'un film ou un documentaire, c'est une véritable philosophie de vie...

J.-M.B : Le cinéma est souvent étriqué et coincé dans des cases. Pour moi, faire un film, c'est tout simplement transmettre des émotions. Dans « Vertige d'une rencontre », j'avais envie de raconter mon histoire : l'histoire d'un homme passionné qui veut réaliser un rêve d'enfant. Et la manière dont on peut, en tant qu'êtres humains, se fondre dans la nature pour en apprécier le spectacle, sans déranger. Devenir invisible et essayer de s'immerger dans le mystère de la nature sauvage peut remplir une vie entière ! Cette forme d'écriture n'a pas été beaucoup utilisée dans le cinéma. Elle est encore à creuser. On peut partager des sentiments qui dépassent complètement le cadre naturaliste ou celui du militant écologiste. On touche ici à la philosophie de la vie et à l'universel.

Comment avez-vous interagi pendant les trois ans qu'a duré ce tournage ?

C.C : On a beaucoup partagé. J'ai pu transmettre à Milou certaines de mes connaissances, lui m'en a enseigné d'autres. On a fonctionné comme deux vases communicants. Ma contribution a été amicale, non fondamentale.

J.-M.B : Bien plus que ça ! Quand on fait un film, on a toujours de grands doutes et d'intenses moments de solitude. Surtout pour des sujets comme l'aigle... Coulou était toujours à l'écoute et prêt à échanger: une discussion au téléphone, une petite bouffe ou un coup de rouge dans la montagne. Pouvoir compter sur quelqu'un de cette manière, pouvoir partager ses joies et ses doutes avec une personne qui vous comprend de façon aussi naturelle est beaucoup plus important que n'importe quelle aide technique.

Jean-Michel Bertrand, assi sur une vire au bord du vide, en train de filmer l'aigle royal / © Matthieu Reynier

Ce film a été réalisé grâce à Bourriquet et Mistral, un âne et un cheval des Pyrénées...

Je voulais être en cohérence avec cette démarche d'effacement dans la nature, chose impossible si l’on débarque avec un hélicoptère ou une équipe nombreuse. Mes deux amis à quatre pattes m'ont donc aidé à porter le matériel. Du point de vue du réchauffement climatique, les seules émissions de gaz à effet de serre dégagées dans ce tournage ont été les pets de Bourriquet et de Mistral !

Quelles sont les raisons du succès de «Vertige d'une rencontre» au cinéma ?

C.C : Ce film donne beaucoup aux gens qui le voient. Ce n'est pas tant l'aigle lui-même qui touche le public, mais plutôt l'histoire d'un tandem original. Cet amoureux transi et ce rapace qui joue à cache-cache avec lui, se montrant par à-coups. En fait rien d'autre que la réalité. Lorsque l'on observe les aigles, on est capable de rester longtemps sans rien voir. On est d'ailleurs là pour regarder plutôt que pour voir. Et quand on voit on est très content ! (rires)

Les professionnels l'ont aussi apprécié...

J.-M.B : «Vertige» a eu une très belle carrière dans les festi- vals. Il a reçu de nombreux Prix dont celui du meilleur film au Festival Nature Namur. Il a été sélectionné à Vancouver, en Italie, en Corée du Sud, aux Etats-Unis, en Espagne, en Pologne et il vient tout juste de recevoir un nouveau Prix en Inde. Tout cela est rassurant, et gratifiant. Mais la plus belle des récompenses a été l'accueil positif et le retour enthousiaste du public. C'est extraordinaire, et c'est ce qui me donne la force de continuer...

Avec votre prochain projet, la quête du loup ?

J.-M.B : Exactement. Je vais partir en quête d'une nouvelle rencontre avec cet animal mythique qui évoque tant de choses dans notre inconscient collectif. Pendant deux ans, dans ces vallées des Hautes-Alpes qui m'ont vu naître, je vais me rendre invisible, comme pour l'aigle. En solitaire, sans rien demander à personne, mais rassurez-vous, Coulou ne sera jamais loin.... Une fois encore, je vais pouvoir partager grâce au cinéma, des émotions qui relèvent du rêve, de l'enfance retrouvée et de la magie...

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Couverture de La Salamandre n°215

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 215
Avril - Mai 2013
Article N° complet

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