Vert, espoir ou trahison ?

Article extrait du dossier Vert, c'est la vie!
Le soleil rasant sublime le vert tendre de ces herbes. / © Jean-Luc Wisard

Symbole de jeunesse et de vitalité, le vert rime aussi avec poison et démons. Voici les hauts et les bas de la plus ambiguë des couleurs.

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Daltoniens, les Grecs ?

Un mot pour noir, un autre pour blanc et un troisième pour rouge. Mais pour toutes les autres couleurs, les Grecs de l’époque classique n’avaient que des termes imprécis. Vert par exemple se confond souvent avec jaune ou avec bleu. Il faudra attendre des temps tardifs pour que s’impose l’adjectif praxinos , littéralement couleur poireau. Malgré ce flou et contrairement à ce qu’on a supposé, les Grecs voyaient certainement fort bien les couleurs comme en témoignent leurs somptueuses fresques murales. Le vert jouait simplement un rôle réduit dans les activités des hommes, peut-être parce qu’il était présent à foison dans la nature.

Une couleur barbare

Vert vient du latin viridis qui se rattache à une famille de mots évoquant la vie comme ver, le printemps, ou vir, l’homme. C’est une couleur vigoureuse, mais avec laquelle on ne s’habille pas volontiers. Sous la République romaine, vert et bleu sont synonymes d’excentricité. Et surtout, ce sont les tons traditionnels des barbares germains repoussants avec leurs cheveux frisés, leurs yeux bleus et leurs longues barbes.

L’empereur des poireaux

A Rome, avec le temps, certains commencent à célébrer les modes nouvelles et à porter du vert. L’empereur Néron est le plus fervent avocat de cette couleur. Les émeraudes par exemple sont ses pierres précieuses favorites. Détail piquant, Néron dévore chaque jour une grande quantité de poireaux, plante verte par excellence, sans qu’on sache très bien si c’est pour cultiver le son de sa voix, pour soigner son cœur ou pour les vertus supposées aphrodisiaques du légume.

Le turban

de Mahomet Dans la Bible, le vert est pratiquement absent. Et dans le Coran il apparaît rarement. Mais on raconte que Mahomet portait volontiers un turban vert et qu'à la guerre, il avait une bannière de même couleur. Le vert devient la couleur dynastique de ses descendants, puis peu à peu dès le XIe siècle la couleur religieuse de l’Islam. Face à la croix blanc et rouge des chevaliers croisés, les musulmans portent du vert qui symbolise pour eux paradis, richesse et espoir.

Du bleu, puis du jaune

La confection de belles étoffes vertes pose problème depuis toujours. Les pigments végétaux, fougère, ortie ou plantain, ne tiennent pas longtemps et ne produisent que des teintes fades, ce qui limite leur utilisation aux vêtements des plus pauvres. Cette instabilité chimique contribue certainement à faire du vert une couleur dont il faut se méfier. Heureusement, les teinturiers germains adeptes des teintes vives ont trouvé la parade : imprégner successivement les tissus en bleu, puis en jaune. L’usage se répand en Occident à la fin de l’époque romaine et au début du Moyen Age.

Au galant verger

Discrète jusqu’à l’an mil, la couleur verte devient peu à peu fréquentable en Occident. Elle accompagne parfois même un rouge glorieux sur les robes des princes. Quand vient le temps de l’amour courtois, le vert est associé à la jeunesse, au printemps et à la séduction. C’est la vie et l’amour, la couleur du verger où se retrouvent damoiseaux et damoiselles, le printemps qui donne force et vigueur, le renouveau, la nature et l’espoir. Du vert apparaît enfin dans les vitraux et les enluminures. Heureuse promotion.

L’arbre aux mille vertus

Sous ses feuilles vertes en forme de cœur, les amoureux content fleurette. Le tilleul est l’arbre emblématique de cette mise en grâce du vert. On admire sa prestance, sa vigueur, son parfum, la musique des abeilles sur ses fleurs. C’est l’arbre qui soigne grâce aux multiples vertus qu’on lui attribue, l’arbre musical avec lequel on fabrique presque tous les instruments de musique de l’époque… en un mot l’arbre de la vie et de l’amour.

Méfiance, chevaliers verts

Dans le tournoi médiéval, le vert est omniprésent. Sur les habits des spectateurs mais aussi et surtout sur l’écu, la bannière ou la housse de cheval des tournoyeurs. Les chevaliers verts sont jeunes, fougueux, intrépides au combat… parfois un peu audacieux ou imprévisibles. Chevalier vert par excellence, Tristan est un héros médiéval proche du monde végétal dont on raconte inlassablement les exploits, mais aussi les amours mélancoliques et le destin tragique. Car, de la vigueur à la jeunesse, le vert déraille peu à peu à partir du XIVe siècle vers le désordre, la folie et le danger. C’est une couleur que l’on va bientôt craindre.

La griffe du dragon

A la fin du Moyen Age, le vert passe en quelque sorte du côté obscur. Le diable en personne, auparavant plutôt noir et rouge, adopte cette couleur inquiétante tout comme ses maléfiques créatures : venimeuse grenouille, crocodile vorace, sirène cruelle ou serpent retors. Le plus effroyable de tous, c’est évidemment le dragon, un animal réel dans la culture médiévale. Serpent géant à pattes et à ailes, le dragon est évidemment vert et donc visqueux, pustuleux et nauséabond.

Avez-vous les yeux vairons ?

Le vert joyeux devient verdâtre démoniaque. A cette époque, le bestiaire de Satan est fait de créatures aquatiques. L’eau est verte et cette couleur est associée à la maladie et à la putréfaction. Malheur à qui porte des yeux vairons. Ils révèlent un esprit faux et rusé. Verts sont aussi les yeux des sorcières et du basilic, ce monstre capable de tuer par un simple regard.

Interdit de teinturerie

Colorer successivement en bleu puis en jaune pour obtenir un beau vert ? A la fin du Moyen Age, le métier de teinturier est sévèrement réglementé et les artisans ne peuvent travailler que les étoffes d’une certaine matière ou dans une teinte déterminée. Pas question de faire des mélanges qui bouleversent l’ordre voulu par le Seigneur. Ainsi, les teinturiers du bleu n’ont pas licence pour colorer en jaune et réciproquement. Seuls quelques tricheurs osent le mélange mais ils sont généralement dénoncés et sévèrement punis. Adieu, couleur verte.

Réforme contre couleurs

A l’aube des temps modernes, le vert poursuit son déclin. Pour les grands réformateurs, c’est une couleur frivole et immorale. Comme le raconte l’historien Michel Pastoureau, « seul est digne et respectable le vert de la nature parce qu’il est l’œuvre du créateur » . Les habits noircissent, la palette des peintres se restreint vers le foncé. Le vert ne survit que sous le pinceau de quelques artistes qui tentent de nouveaux mélanges, associent poudres de pigments bleus et jaunes ou se risquent à oxyder du cuivre avec de l’acide, quitte à produire des verts instables et toxiques.

Lumières sur vert

Au XVIIIe siècle, on commence à considérer les couleurs d'un nouvel œil… presque scientifique. Les penseurs des Lumières enchaînent les expériences optiques. La couleur devient moins morale, plus objective. Mais c’est surtout le bleu qui surfe sur la vague et devient la couleur préférée des Européens, notamment grâce à deux innovations : le bleu de Prusse et l’indigo américain. On découvre aussi de nouveaux procédés pour produire du vert, sans que cela suffise pour lancer la mode.

La chambre de Goethe

Dans son Traité des couleurs , Goethe associe le rouge à la noblesse, le bleu aux artisans, le noir au clergé et le vert aux bourgeois. Nous sommes en 1810 et le vert redevient fréquentable. Goethe attribue aussi au vert des vertus calmantes et recommande cette couleur pour les lieux de repos. La chambre à coucher de sa célèbre demeure de Weimar est tendue de vert foncé.

Feu vert !

Depuis longtemps, rouge égale interdiction. Et vert devient son contraire. Dans quelques ports de la mer du Nord, on voit apparaître à la fin du XVIIIe siècle une signalisation bichrome. Le vert autorise l’accès des bateaux, le rouge l’interdit. Ce code se généralise rapidement pour la navigation, puis pour le réseau des chemins de fer, puis enfin pour les feux de circulation automobile, les premiers du genre étant installés à Londres en 1868.

Une couleur liberté

La Révolution française est un grand renouveau qui sent bon la couleur verte. D’ailleurs, le 12 juillet 1789, deux jours avant la prise de la Bastille, les premiers insurgés arborent une cocarde non pas bleu, blanc et rouge mais verte. Le vert est aussi la couleur des arbres de la liberté plantés un peu partout. En parallèle, le mouvement romantique remet à l’honneur la contemplation de la nature. Bientôt, grâce à de nouveaux pigments de synthèse disponibles dans des tubes, les peintres sortent travailler en plein air et magnifient la force de la végétation. Verte, évidemment !

Les Vaudois eux aussi

En janvier 1798, c’est au tour du pays de Vaud de vivre sa petite révolution. La toute jeune République lémanique se choisit pour emblème un drapeau vert. Et quand le nouveau Canton intègre la Confédération quelques années plus tard, il reste une moitié verte sur le drapeau, surmontée de la fière devise Liberté et Patrie.

Arsenic et Napoléon

Comme Néron, Napoléon aimait le vert et contribua à la popularisation de cette couleur dans son empire. Mais voilà qui n’allait pas lui porter chance. Dans la résidence où Bonaparte détrôné allait séjourner sur l’île de Sainte-Hélène, plusieurs murs étaient teintés avec un pigment récemment découvert mais extrêmement toxique. A l’humidité, le vert de Schweinfurt dégage en effet des vapeurs d’arsenic très probablement fatales à l’ex-conquérant qui meurt dans sa chambre verte en 1821. Voilà expliqué le poison retrouvé dans ses ongles et ses cheveux.

Merci Babar

Jusqu’en 1950, le vert est encore discret sur les objets de la vie quotidienne. Il apparaît tout d’abord sur les jouets et livres pour enfants. Imaginé en 1911, l’éléphant Babar devient extrêmement populaire peu avant la Seconde Guerre mondiale. Dans son univers chaleureux, le roi des éléphants est le seul à porter un costume vert qui le distingue de tous ses sujets. C’est un ton sage et joyeux, un vert printemps pour rêver. Une nuance bien plus engageante que les teintes kaki ou caca d’oie qui marquent tristement le XXe siècle sur les uniformes de toutes les guerres modernes.

Nature, sport, santé

Vert, c’est bientôt la couleur des activités en plein air, des parcs publics créés dans les villes du monde entier, de cette nature que l’on consomme volontiers comme un immense parc d’attractions. Et la nature, c’est sain évidemment. Le sport aussi… ce qui amène tout naturellement une couleur désormais dominante de notre société à l’hygiène et à la santé. Verte est l’enseigne des pharmacies. On recouvre même de cette couleur la blouse des chirurgiens. Pas pour faire naturel, mais parce que de très sérieuses études ont établi que c’est sur du vert que les taches de sang choquent le moins.

Vert pour sauver le monde

Comme le conclut l’historien Michel Pastoureau dans son excellent Vert, histoire d’une couleur, dont sont inspirés ces quelques textes, le vert devient à la fin du XXe siècle une couleur planétaire et politique. Un emblème tonique et militant. Vert espérance en un monde meilleur, plus bio, durable et respectueux de l’environnement comme des humains. « Autrefois délaissé, rejeté, mal aimé, le vert est devenu une couleur messianique. Il va sauver le monde.»

Pour creuser le sujet, philosophez avec Dominique Bourg qui s'interroge si les verts n'auraient pas oublié la nature.

Couverture de La Salamandre n°234

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 234
Juin - Juillet 2016
Article N° complet

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