Des pigeons kamikazes à Zurich

Une vue sur l’aire de Jeu des pèlerins avec la cheminée de la Josephstrasse et la Prime Tower ! / © Jérôme Gremaud

Les faucons pèlerins qui nichent sur les rives de la Limmat font la fierté des ornithologues. Hélas, des pigeons se retournent contre eux. Reportage printanier à Zurich avec le dessinateur Jérôme Gremaud.

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Casque obligatoire... Et c'est parti ! Jérôme Gremaud enfourche un vélo officiel de la ville de Zurich, évidemment bleu et blanc comme les armoiries locales. « Ça fait longtemps que le faucon pèlerin niche à Zurich ? » demande l'illustrateur naturaliste à Max Ruckstuhl, le responsable de la section nature de la ville. « Les deux nichoirs posés pour le Wanderfalke en 1997 ont été rapidement occupés, mais d'abord par des faucons crécerelles. Puis, en 2002, un premier couple de pèlerins a niché dans cette cheminée » , répond le biologiste en indiquant la centrale d'incinération des déchets de la Josefstrasse. Fumant comme un énorme cigare, la structure se dresse à deux pas des 36 étages de la Prime Tower , le deuxième immeuble le plus haut de Suisse. Depuis là-haut, le faucon doit avoir une vue de 360° sur l'agglomération tentaculaire.

La vengeance des pigeons kamikazes

© Jérôme Gremaud

Une ville très nature

Deux crécerelles entrent et sortent du nid à plusieurs reprises. « Tiens, il semble que cette année les pèlerins ont préféré l'autre nichoir, sur la cheminée de Hagenholz à Oerlikon. » Capitale économique suisse, Zurich est très attentive à la préservation de la nature. Depuis longtemps, les biologistes de la grüne Stadt attendaient le retour du faucon pèlerin. « C'est une espèce sauvage emblématique qui a connu un destin dramatique » confirme Max Ruckstuhl. Comment en effet oublier qu'à la fin des années 1960, ce rapace avait presque disparu à cause du DDT ?

Le cauchemar du DDT

Cet insecticide organochloré était alors utilisé à large échelle dans l'agriculture. Il s'accumulait dans les réseaux alimentaires pour atteindre sa concentration maximale chez les prédateurs. Chez le faucon pèlerin, le DDT a provoqué une baisse de la teneur en calcium et l'inhibition de la sécrétion de la coquille des œufs. Ceux-ci s'écrasaient lorsque la femelle les couvait. « Suite à l'interdiction de ces produits et aux mesures de protection, le pèlerin s'est bien rétabli » , rappelle Jérôme Gremaud. Aujourd'hui, après avoir peu à peu recolonisé ses anciens territoires, l'espèce s'est installée dans de nombreuses villes, ce qui témoigne de sa santé retrouvée.
Une douzaine de mouettes rieuses traverse la rivière. « Voilà des proies parfaites pour les faucons zurichois », explique le responsable de l'environnement. Comme dans toutes les villes, le chasseur redoutable raffole aussi des pigeons. Parfois, il s'en prend accidentellement à des oiseaux d'élevage, ce qui suscite la colère de certains colombophiles.
Le soleil se couche sur la ville de Zwingli. Anciennes bâtisses et bâtiments modernes forment une étrange skyline suspendue entre passé et présent. Perché sans doute quelque part sur l'une de ces mille falaises de verre et de béton, un faucon pèlerin scrute son territoire. Cette nuit sera l'une de ses dernières. Mais cela, nous ne le savons pas encore...

La vengeance des pigeons kamikazes

Le nid du pèlerin sur la cheminée à Oerlikon. / © Jérôme Gremaud

L'affaire pèlerin

7 h 15 du matin, devant le centre de tri et d'incinération des déchets de Zurich Oerlikon. « Chaque jour, 30’000 sacs d'ordures sont brûlés dans cette centrale qui fournit de l’énergie thermique à 170’000 ménages », note Max Ruckstuhl. Kii-kiii-kiiii! Un rapace crie sur le nichoir situé tout en haut de la cheminée. Grâce à son smartphone, Max Ruckstuhl contrôle immédiatement l'intérieur du nid par webcam interposée. « C'était le mâle, il n'a visité l'aire que très rapidement, déduit le biologiste. Mais ce matin à 6 h 44, il a apporté une proie à la femelle. La ponte est probablement imminente. » La centrale crache un panache de fumée qui s'estompe dans l'azur. « Jusqu'en 2008, il s'est reproduit régulièrement en ville. Mais en 2009, on a trouvé deux cadavres de faucons. A l'époque, ces morts subites n'avaient pas été jugées suspectes », témoigne Max Ruckstuhl. En 2011, l'histoire se répète devant la webcam. « Arrivée au nichoir avec un pigeon empoisonné, la femelle est décédée en agonisant devant ses jeunes », poursuit le biologiste. L'année dernière, malgré les investigations de la police cantonale zurichoise, un nouveau faucon a été assassiné avec un pigeon enduit d'un violent neurotoxique. Des cas similaires ont été dénoncés en Autriche et en Allemagne.
Aucune inculpation à ce jour. Mais l'enquête a permis de découvrir le blog d'un éleveur de pigeons qui a déclaré une véritable guerre aux faucons pèlerins. L'homme y vante les exploits de ses pigeons kamikazes sprayés de poison...

La vengeance des pigeons kamikazes

© Jérôme Gremaud

Balcon sur la cité des pigeons

Une silhouette anguleuse traverse le disque du soleil : un pèlerin mâle ! Jérôme Gremaud suit sa trajectoire jusqu'à la cheminée de la centrale de cogénération d'Aubrugg à 582 m à vol d'oiseau du nichoir. La femelle est là, posée à l'ombre. Le naturaliste espère assister à des parades et peut-être à un accouplement. Hélas, en quatre heures d'observation, pas une offrande ni une poursuite. Calme plat. « Espérons que ce couple fraîchement reconstitué se reproduira cette année », commente confiant Max Ruckstuhl.
Derrière les biologistes, un étrange bidonville de tôles, treillis et planches le long d'une voie de chemin de fer. C'est justement un élevage de pigeons voyageurs.

Le cadeau empoisonné

Le lendemain à 14 h 51, la femelle visite le nichoir. Mais plus rien ensuite sur les webcams. Deux jours plus tard, Max Ruckstuhl alerte la police. Sur la cheminée de la centrale, exactement là où notre artiste reporter a dessiné les rapaces 72 heures plus tôt, une macabre découverte attend les agents. Trois cadavres : le mâle, la femelle et un nouveau pigeon piégé. Sans doute un cadeau nuptial. Les analyses révéleront que du méthomyl, un puissant insecticide également très toxique pour l'homme, a été étalé sur la nuque de la proie.
Début juillet, au moment de boucler, nous apprenons qu'une nouvelle femelle de faucon pèlerin vient d'être retrouvée morte sur la même cheminée. L'arme du crime? Toujours un pigeon kamikaze. Malgré une prime de 10 000 CHF offerte par l'Association suisse pour la protection des oiseaux, les coupables courent toujours. Comme pour le lynx ou le loup, le retour du faucon pèlerin suscite malheureusement des actes criminels. Prédateur, dur métier.

En savoir plus sur l'affaire des pigeons kamikazes: les pèlerins dessinés par Jérôme Gremaud ont été assassinés ! Mais justice leur a été rendue.

Fous d'amour

En mars, c'est les amours du faucon pèlerin. Vols territoriaux, parades aériennes, salutations, grattage de la cuvette de ponte et échanges de proies ont lieu aux alentours du nid. Ces manifestations spectaculaires renforcent les liens du couple et apaisent l'agressivité entre les partenaires. Les accouplements ne durent en moyenne que cinq secondes, mais peuvent se répéter jusqu'à 12 fois par jour. Couvés par la femelle parfois relayée par le mâle, les œufs généralement au nombre de quatre éclosent après une trentaine de jours.

Couverture de La Salamandre n°229

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 229
Août - Septembre 2015
Article N° complet

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