Une mousse maousse

Article extrait du dossier Chronique d'une rivière

Rencontre avec le bryologue Laurent Burgisser au bord de la rivière. Il nous raconte ce qui fait de la mousse un végétal insolite.

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Mercredi 29 avril Une pluie d’écailles de bourgeons tombe sur l’eau. Par endroits, quand les pétales des merisiers valsent dans l’air tiède, on dirait une neige d’avril. En trois semaines, des îlots de galets sont apparus. Et surtout, le vert tendre des débuts a fait place à une teinte plus soutenue, dominée par les angéliques et les égopodes. La marée verte monte, submerge anémones et violettes pour atteindre la frondaison des arbres aux feuilles toutes neuves.

Sous l’eau, entre deux trous à truites, des bosquets signalent la présence d’un végétal insolite. Non, ce n’est pas une algue, mais une plante terrestre – une mousse – retournée à ses origines aquatiques. La mousse des fontaines prospère dans les eaux froides de tout l’hémisphère Nord. Couramment adoptée par les aquariophiles, Fontinalis antipyretica a développé quelques astuces remarquables.

Les secrets de Fontinalis

D’abord, premier secret, cette mousse ramifiée s’ancre à une pierre par un disque racinaire extrêmement résistant. Même si les brins de Fontinalis qui valsent dans l’onde peuvent atteindre jusqu’à un mètre cinquante de long, cet unique point d’ancrage tient bon, quoi qu’il arrive.
Deuxième atout : la mousse des fontaines survit à un dessèchement total. Réduites à une masse brun foncé encroûtée sur les cailloux, ses tiges et ses feuilles renaissent après avoir rôti tout un été au soleil. Indispensable pour survivre aux à secs !

Nouvelles surprises du côté de la reproduction : chez les mousses, la rencontre des sexes dépend du voyage en pleine eau des spermatozoïdes. Hélas, une touffe de Fontinalis ne peut être que mâle ou femelle. Comment les intrépides voyageurs flagellés font-ils pour atteindre dans le courant une touffe de l’autre sexe ? Mystère ! Pour pallier cette difficulté, Fontinalis préfère se dupliquer par bourgeonnement, dispersant en aval des morceaux de tiges. Et si des spores sont tout de même produits après fécondation, ils se dispersent eux aussi au hasard des remous. Une fois au fond, chaque spore développe un filament vert qui explore le substrat avant de sélectionner le meilleur point d’ancrage et d’y faire sa vie. Reste une ultime énigme : comment cette mousse – spore ou fragment de tige – fait-elle pour remonter le courant ? Dans les pattes d’un canard, sur le dos d’un poisson ?

Un trio chevelu

L’œil expert du Genevois Laurent Burgisser, botaniste spécialiste des mousses, détecte d’autres spécialités sur les berges. A vrai dire, l’endroit doit compter plus de 60 espèces, dont 15 à 20 mousses sur les seuls cailloux à la transition entre le mouillé et le sec ! Il faut beaucoup d’expérience pour déceler les subtiles différences dans les tons, dans l’architecture des feuilles et dans les micro-habitats qui déterminent les conditions de vie de chacune de ces plantes.

Après Fontinalis, voici à l’exacte interface entre l’eau et la terre Rhynchostegium aux brins vert foncé. Comme le précédent, ce végétal résiste à certaines pollutions de l’eau en neutralisant les substances toxiques puis en les accumulant dans les parois de ses cellules. Les scientifiques peuvent exploiter ces archives miniatures pour retracer l’historique des contaminations dont peut être victime un cours d’eau.

La mousse Rhynchostegium abrite une rareté qui prospère dans sa masse détrempée où elle chasse des larves de mouches et de moustiques. En juin, cette bestiole poilue et ma foi pas très belle se métamorphose en élégant insecte aux ailes irisées décorées de motifs sombres : l’osmyle à tête jaune. Dans un mois peut-être, l’osmyle volera au-dessus de l’eau...

Vingt centimètres au-dessus de Rhynchostegium , un gros caillou présente une spectaculaire toison verte. Voici Anomodon attenuatus et Anomodon viticulosus accompagnés par Hypnum cupressiforme, l’omniprésente « mauvaise herbe des mousses » présente un peu partout. A défaut de plumes, on l’utilisait autrefois pour rembourrer les édredons.
Combien de temps a-t-il fallu à ces trois mousses pour se répartir l’espace et recouvrir entièrement la pierre qui les supporte ? Une dizaine d’années tout au plus, honorable performance facilitée par l’humidité de la rivière et l’ombre des arbres.

Zoom sur la mousse, cette pionnière

Prêle d'hiver / © Philippe Emery

Vénérable prêle

Les tiges articulées et parfaitement verticales de la prêle d’hiver poussaient déjà sans doute au bord des rivières il y a très longtemps. Car la prêle toujours verte est une plante ancienne. Cette élégante tout en longueur compte comme les mousses parmi les premiers végétaux à être sortis de l’eau voilà 350 millions d’années. Elle n’a point de feuilles si ce n’est les minuscules franges qui décorent ses axes à intervalles réguliers.

Pour dresser sur terre ses axes creux, la prêle ne peut compter ni sur du bois ni sur de la cellulose. Elle a recours à un expédient plus simple : incruster ses tissus de cristaux de silice. Ceux-ci sont si étroitement imbriqués les uns dans les autres qu’en faisant macérer cette plante jusqu’à faire disparaître tout tissu vivant, la structure du végétal est conservée par l’assemblage d’innombrables aiguilles de pierre. Cette silice rend la prêle d’hiver terriblement rude au toucher. Voilà pourquoi on l’utilisait autrefois pour récurer les casseroles. Ou alors, une fois séchée et réduite en poudre, elle constituait un excellent abrasif pour poncer le bois.

Couverture de La Salamandre n°197

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 197
Avril - Mai 2010
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