Un petit aigle nommé Caïn

Le premier aiglon sorti de l'œuf découvre les alentours du regard et surtout, attend sa pitance. / © Denis Clavreul

Premiers redoux, dernières gelées. Tout là-haut dans l'aire de l'aigle débute l'enfance tourmentée des héritiers du trône, sur fond de lutte fratricide.

Avatar de Alessandro Staehli
- Mis à jour le
Article d'origine par
Un petit aigle nommé Caïn

© Denis Clavreul (dessin), Jean-Luc Wisard (montage)

BRAOUM... Dans un grondement terrifiant, la montagne se libère de son fardeau hivernal. Une nouvelle avalanche de neige ramollie prend de la vitesse, couche les aulnes verts et déboule juste au-dessus de l'aire des aigles royaux. La couveuse tapie sur ses œufs regarde sans broncher la coulée mortelle passer à quelques mètres. Elle sait qu'elle est à l'abri dans son aire en surplomb.
Non loin des sommets, ces relâchements printaniers résonnent encore. Les crocus pointent leurs corolles. De l'un des œufs jaillit un premier cri. Le petit aigle appelle, tape contre la coquille avec son diamant, cette pointe dure qu'il possède au bout du bec. Il lui faudra plus d'un jour et demi d'efforts pour briser son berceau et apparaître au monde. Enfin le voilà, petite boule habillée d'un duvet grisâtre d'à peine cent grammes. Est-il possible que cet oisillon inoffensif devienne un jour ce redoutable prédateur, terreur des lièvres et des marmottes ?
Aux premières heures, l'aiglon reste couché sous la poitrine de sa mère. Le lendemain de l'éclosion, il est déjà capable de se lisser les plumes à l'aide de son bec. La femelle adulte le nourrit de petits morceaux des proies apportées par le mâle. Elle casse les os et tranche les tendons sans effort grâce à son bec puissant et acéré, long de six centimètres. La becquée est d'une délicatesse désarmante.

Un petit aigle nommé Caïn

© Denis Clavreul

Mon frère, ce tyran !

Quatre jours plus tard, à l'éclosion du second œuf, l'aîné a déjà doublé de poids. Son duvet est devenu entièrement blanc. Durant les deux semaines qui suivent, ce décalage peut s'avérer fatal au cadet, car l'aîné le roue de coups. Ce comportement, nommé caïnisme, fait référence au personnage biblique de Caïn. Il peut paraître barbare. Mais c'est ainsi que le dauphin s'assure un nourrissage abondant: les parents alimentent d'abord le poussin le plus actif et demandeur.
Harcelé, blessé et malnutri, le puîné succombe souvent. Et chez les aigles on ne jette rien. Surtout pas de la viande ! Sans états d'âme, la mère dépèce le cadavre et nourrit l'aîné. Telle est la sélection naturelle, qui ne garde que les plus costauds. Le fratricide n'est toutefois pas la règle absolue. Sa fréquence dépend avant tout de l'abondance du gibier dans les territoires de chasse.

Un petit aigle nommé Caïn

Aigle en train de dépecer une proie / © Denis Clavreul

Du régime sec à l'orgie

Selon les circonstances, l'aigle peut jeûner pendant dix jours. En contrepartie, il est capable de se gaver en avalant près d'un kilo de viande en un seul repas... Pour un homme de taille moyenne, cela équivaudrait à avaler un steak de 15 kg ! Le superprédateur capture volontiers des carnivores: renard, hermine ou rapaces. Il exploite aussi les cadavres, surtout en hiver.
Très généraliste, l'oiseau se concentre sur des animaux de taille moyenne, du loir au jeune chamois. Cela lui permet de minimiser les efforts de capture en maximisant les bénéfices de la chasse. Le mâle a besoin en moyenne de 230 g de viande fraîche par jour. La femelle, de plus grande taille, jusqu'à 300, surtout lors de la fabrication des œufs.

Aquila chrysaetos est avant tout un opportuniste ultra-adaptable. Son régime alimentaire varie considérablement en fonction de l'offre : 70% de marmottes dans les Alpes en été, 45% de lapins et de lièvres dans les Apennins, 53% de tortues en Macédoine ou 20% d'oiseaux de taille moyenne dans les Pyrénées. Il a colonisé la quasi-totalité de l'hémisphère Nord, à l'exception des régions arctiques.

Couverture de La Salamandre n°215

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 215
Avril - Mai 2013
Article N° complet

Réagir