Un félin en question

Article extrait du dossier Le mystère du lynx
22 février 2007 - « Deux jours de suite, le lynx avait déposé ses poils sur le tas de bois. Alors, je me suis caché derrière une toile d'affût tout près de là. Ce soir, il n'y avait qu'un étroit quartier de lune à travers les nuages. Au moment où j'allais partir, je distingue une forme sur le chemin: le lynx aux yeux noirs cerclés de blanc. La bête de la nuit et du mystère. » / © Hélène Tobler

Souvent célébré, parfois détesté, le lynx est une énigme. Qui est-il ? D'où vient-il ? Faut-il craindre ses dégâts ?

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Pourquoi a-t-il disparu ?

Au Moyen Age, le lynx boréal était une créature douée de pouvoirs surnaturels comme le sphinx ou la licorne. On l'appelait aussi loup-cervier, bien que ce ne soit pas un loup et que ses attaques sur les cerfs soient très rares. On colportait à son sujet des croyances totalement abracadabrantes.

Le lynx n'a jamais été victime d'une traque systématique comme ce fut le cas pour le loup ou parfois pour l'ours. C'est d'abord le recul généralisé de la forêt surexploitée qui le raréfia. En 1850, les surfaces boisées représentaient en effet à peine la moitié de leur étendue actuelle. Le lynx ne subsistait plus que dans certains massifs montagneux, mais il n'avait quasiment plus rien à se mettre sous la dent. Car, à cette époque, les chasseurs avaient presque éradiqué les chevreuils et les chamois, ses deux proies favorites.

Le lynx n'était chassé ou piégé que de manière occasionnelle, pour sa fourrure ou pour protéger les troupeaux. Cette élimination directe fut le coup de grâce plus que la cause. En Suisse, le dernier lynx connu est tiré en 1894 en Valais, et en France en 1928 dans le Queyras.

30 au 31 janvier 2007 - « En plein milieu de la nuit, un chevreuil a crié comme un fou. Il descendait complètement paniqué en zigzaguant à travers le pâturage. Les deux lynx sont sortis très loin, tout en haut. C'étaient deux ombres chinoises qui flottaient sous la lune. » / © Jacques Rime

Quand l'a-t-on réintroduit ?

Au début du XX esiècle, on commence à reconstituer la forêt. Puis les ongulés sauvages reviennent naturellement ou sont réintroduits. Il ne manque plus que la dernière étape de cette belle restauration, à savoir le retour des grands prédateurs situés au sommet de la chaîne alimentaire et régulateurs naturels des herbivores. En 1971, quelques mois après un premier lâcher en Bavière, un couple de lynx slovaques est relâché en Suisse dans le canton d'Obwald. D'autres réintroductions officielles ou officieuses suivent jusqu'en 1980 pour un total de 25 à 30 individus.

En France, un premier individu probablement issu d'un lâcher clandestin helvétique est tiré en 1974 à Thoiry, au pied de la Haute Chaîne du Jura. Puis, au début des années 1980, les observations jurassiennes se multiplient le long de la frontière suisse et quelques premiers indices sont relevés dans les Alpes.

La seule réintroduction sur territoire français se déroule dans les Vosges, où 21 individus sont relâchés entre 1983 et 1993. Les 10 survivants qui sont parvenus à se reproduire forment la base génétique de la petite population vosgienne.

Où vit-il ?

La forêt est son royaume, si possible un grand massif giboyeux d'un seul tenant. Le lynx aime les sous-bois fournis qui facilitent ses approches. Il recherche également les falaises, les barres rocheuses et les pierriers qui lui fournissent des abris, des postes d'observation et parfois des tanières.

Contrairement à son cousin le lynx pardelle, qui vit dans la péninsule Ibérique et qui a le triste privilège d'être le félin le plus menacé au monde, le boréal est un animal des climats froids. On le retrouve en Scandinavie et en Sibérie jusqu'au détroit de Béring, en Turquie, en Asie centrale et dans l'Himalaya. En montagne, il ne s'aventure pas volontiers au-dessus du couvert forestier. Deux autres espèces également forestières vivent en Amérique du Nord.

Est-il dangereux ?

Un lynx adulte a la taille d'un berger allemand haut sur pattes. Ce sont 20 kg de muscles faits pour tuer un chamois ou un chevreuil... Mais pas un promeneur ! Quelques histoires douteuses ont été colportées à son sujet, de totales affabulations. Le lynx superprédateur est maître chez lui. Il n'a pas peur de l'homme et peut même parfois faire preuve de curiosité. Rien de plus !

18 novembre 1996 - « Ce matin-là, il neigeait. J'étais en train de dessiner dans mon atelier quand le téléphone sonne. C'est la fermière qui habite un peu plus haut dans la montagne : « Jacques, il y a le lynx qui est assis tout près de la ferme ». J'avais justement mon télescope braqué dans la bonne direction. Je n'ai qu'à regarder pour voir un lynx majestueusement assis dans les flocons. J'ai fait un dessin rapide puis suis sorti. Evidemment, quand je suis arrivé sur place, il avait disparu. » / © Jacques Rime

Est-il difficile à voir ?

Oui et non ! Ceux qui rêvent de l'apercevoir le guettent souvent sans succès pendant des années, alors que beaucoup de gens qui ne le cherchent pas se retrouvent nez à nez avec ses oreilles en pinceaux et ses favoris noir et blanc. Le lynx est rare, il parcourt d'immenses territoires, il vit parfaitement camouflé dans la forêt... Mais il emprunte volontiers routes et chemins et sort parfois à découvert. Et surtout, contrairement à la plupart des animaux sauvages, il ne craint pas l'homme.

C'est en février et surtout début mars, au moment du rut, que les mâles se déplacent le plus et que les deux sexes crient dans la montagne pour se retrouver. C'est le meilleur moment pour espérer le voir dans la neige au clair de lune.

Pour en savoir plus, lisez à ce sujet le récit de la quête de Jacques Rime

Comment chasse-t-il ?

Doté d'une capacité cardiaque limitée, le lynx est un sprinter, pas un coureur de fond. Il se tient immobile à l'affût ou se rapproche de sa proie avec d'infinies précautions. Ses pattes hyperlarges exercent une pression au sol trois fois inférieure à celles d'un chat. Tantôt raquettes à neige ou amortisseurs à feuilles mortes, elles lui permettent d'approcher ses proies en silence jusqu'à moins de 20 mètres.

L'attaque est fulgurante. Le lynx peut faire des bonds de près de sept mètres de long. Il saute sur sa proie toutes griffes dehors, la renverse puis la saisit à la gorge avec ses crocs. Habituellement, il tue en quelques secondes par strangulation ou blocage des artères carotides. La proie est généralement entamée par l'arrière. Le lynx déplace souvent la carcasse ou la cache sous des plantes ou des feuilles mortes. Il y revient quatre à cinq nuits de suite jusqu'à ce qu'il ait complètement retroussé la peau et tout mangé sauf la tête, les os et les intestins.
Que la chasse ait été ou non un succès, le félin est condamné à changer de secteur. Car une proie avertie en vaut deux.

Y en a-t-il trop ?

Les lynx sont de grands solitaires dont les populations se régulent naturellement. Ces animaux délimitent leur territoire en fonction de celui de leurs voisins. Ils marquent sans cesse ces frontières invisibles avec des odeurs probablement riches en informations. Si les individus du même sexe s'excluent, les domaines des mâles superposent souvent ceux d'une ou deux femelles. Les premiers maximisent l'accès aux partenaires par des territoires aussi grands que possible. Et les secondes maximisent la survie des jeunes en fréquentant un secteur concentré, mais giboyeux.

Dix semaines après le rut, la femelle met au monde deux à quatre petits dans sa tanière. Mais ces jeunes ont 80% de chances de mourir avant de devenir adultes. De plus, leur mère ne se reproduit pas forcément chaque année, si bien que la démographie de l'espèce est plutôt faible. Cela correspond à la stratégie d'un mammifère n'ayant pratiquement pas d'ennemi ou de concurrent naturels, sauf peut-être le loup ou le glouton dans le Nord.

Pour donner quelques ordres de grandeur, un lynx mâle a besoin d'un territoire d'environ 200 à 250 km2, ce qui équivaut à la taille du canton de Genève ou à deux fois Paris intra-muros. Pour une femelle, il faut compter de 100 à 150 km2. On estime leur population à 150 individus pour toute la Suisse et 130 à 180 dans l'est de la France répartis sur 15'000 km2. Qui a dit que c'était trop ?

9 février 2011 - «Avec mon amie Sylvie, nous avons décidé d'aller faire un affût. Nous avions besoin d'être dehors, de partir dans la forêt. Pendant que nous nous installions dans nos sacs de couchage, le lynx a crié. Il était là, fantomatique. Il a trotté devant nous le long du vieux chemin forestier, puis a disparu derrière les racines d'un arbre mort. On pensait qu'il allait réapparaître... mais la bête ne fait jamais comme on pense. » / © Jacques Rime

Que voit un œil de lynx ?

L'exceptionnelle vision du félin ne l'est pas autant qu'on veut bien le croire. De jour, il ne voit pas mieux que nous, et sûrement moins bien les couleurs. Au crépuscule en revanche, il prend l'avantage grâce à une grande quantité de bâtonnets concentrés sur la rétine et à une couche réfléchissante spéciale amplifiant la lumière. Ses yeux placés en position frontale assurent une vision binoculaire utile pour évaluer la distance avec ses proies. Quant aux pinceaux sur ses oreilles, ils favoriseraient la réception de certains sons et accentueraient encore son ouïe déjà très fine.

Combien de proies tue-t-il ?

Dans les Alpes, dans le Jura comme dans les Vosges, chevreuils et chamois représentent 90% de l'alimentation du lynx. Ce menu, le prédateur le complète au gré des circonstances avec des renards, des lièvres ou des marmottes. On estime qu'un adulte a besoin en moyenne de 1,5 à 3 kg de viande par jour, et qu'il tue de 50 à 60 ongulés par an. En Suisse, ces prélèvements représentent annuellement environ 5000 chevreuils, soit la moitié des bêtes tuées par la circulation routière... ou un dixième à peine du tableau de chasse.

Fait-il disparaître chevreuils et chamois ?

Des études menées durant 15 ans dans les Préalpes suisses montrent qu'au moment de coloniser un nouveau secteur, le lynx peut être présent en densité inhabituellement élevée. Ses prélèvements sont alors d'autant plus importants que les ongulés n'ont pas encore adapté leur comportement à l'arrivée du nouveau prédateur. La population de chamois et de chevreuils peut baisser temporairement, mais ensuite la densité des lynx s'équilibre et celle des ongulés revient à la normale. En revanche, les bêtes sont plus prudentes, les hardes et les troupeaux plus petits et dispersés, ce qui ne facilite pas la tâche des chasseurs.

En France, l'arrivée du lynx dans le Jura ou les Vosges n'a pas empêché les tableaux de chasse d'augmenter régulièrement. Au moment de la réintroduction du félin, certains ont hurlé à la disparition de leurs proies. Aujourd'hui encore, certains chasseurs perçoivent le lynx comme un concurrent gênant, mais l'est-il vraiment ?

Aime-t-il les moutons ?

En France comme en Suisse, on trouve parfois des pâturages enclavés dans une forêt ou en lisière de celle-ci. C'est dans ces clairières naturellement fréquentées par le lynx que les risques d'attaque sont les plus élevés, surtout en l'absence de chiens de protection.
Heureusement, de manière générale, l'intensité des dégâts a diminué ces dix dernières années. Certains lynx qui se sont spécialisés dans les moutons ont été légalement abattus. Ailleurs, les mesures de protection ont fait leurs preuves. Le félin a ainsi fort utilement préparé les bergers à l'arrivée d'un autre grand prédateur nettement plus problématique pour les troupeaux: le loup.

En savoir plus avec le film Le lynx, le loup... et nous!

21 août 2011 - «Ce soir-là, je me suis installé à 30 m d'un tas de bois où le lynx laissait régulièrement des poils. Pour passer le temps, je dessine le sous-bois. A 21 h, je vois passer une bête. Le lynx! Dans mes jumelles, je vois parfaitement bien les magnifiques motifs noirs sur fauve de sa fourrure. Aucun doute. C'est B189!» / © Jacques Rime

Est-il braconné ?

Un braconnier est une personne qui tue du gibier de manière illégale pour s'en nourrir ou vendre sa viande. Tirer un prédateur protégé, c'est autre chose! On doit dans ce cas parler d'élimination délibérée. De 1976 à 2001, 46 cas d'abattages illégaux ont été recensés en Suisse et en France limitrophe. Il y a même eu des cas d'empoisonnement au cyanure dans le Jura vaudois en 2003. Par ailleurs, un tiers des lynx retrouvés morts suite par exemple à des collisions routières présentent des plombs dans le corps récoltés durant leur existence.

Oui, il y a de la part de certains enragés la volonté délibérée d'éradiquer une seconde fois l'espèce. Hélas, faute sans doute de volonté politique, la justice tourne souvent au ralenti et les condamnations se comptent sur les doigts d'une main.
Heureusement, ces dix dernières années, le climat s'est légèrement détendu. Il n'y a plus eu par exemple d'acte de provocation comme ces pattes de lynx coupées envoyées à Berne à l'Office fédéral de l'environnement en 2001. Mais des lynx continuent de disparaître mystérieusement.

40 ans après sa réintroduction, où en est-il ?

En France, le lynx a colonisé une grande partie de la chaîne jurassienne et progresse lentement dans les Alpes en direction du sud. Mais dans les Vosges où il a été réintroduit voici 25 ans, la situation du félin est délicate. Il aurait même disparu de certains massifs, ce qui illustre très probablement l'impact dévastateur des abattages illégaux.

En Suisse, hormis ses bastions dans le Jura et les Préalpes, le lynx a peu progressé vers l'est. Ce super-prédateur n'est pas un colonisateur très performant. Et ses déplacements peuvent être fortement limités par des obstacles artificiels. Voilà pourquoi, à partir de 2001, des individus ont été capturés pour les transférer dans le nord-est du pays. A ce jour, cette récente implantation est encore extrêmement fragile. Dommage que la récente modification de l'ordonnance sur la chasse fragilise le statut légal de l'espèce. Car le tir du lynx pourra désormais être autorisé par les cantons en cas de dégâts importants sur les troupeaux, mais aussi sur les populations d'ongulés sauvages.

Dans un pays comme dans l'autre, les populations de lynx demeurent modestes et fragmentées. C'est une espèce qui reste extrêmement rare à l'échelle européenne. Nous avons donc une responsabilité particulière dans sa protection.

Couverture de La Salamandre n°213

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 213
Décembre 2012 - Janvier 2013
Article N° complet

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