Terra incognita

« L'abondance et la diversité des formes de vie souterraines sont méconnues et sous- estimées, particulièrement en ville. » / © Gilbert Hayoz

Une vie sous les pavés ? Même en ville, le sol grouille d'une biodiversité insoupçonnée. Enquête à Neuchâtel, terre d'expertise et d'expérimentation.

Avatar de Alessandro Staehli
- Mis à jour le
Article d'origine par

Pollution, remaniements, tassements, vibrations... Les perturbations subies par les sols, en ville, sont nombreuses. On pourrait s'attendre à trouver une terre exsangue, hostile à la vie, à la fertilité réduite. Il n'en est rien. En 1984 déjà, le naturaliste belge Pascal Duvigneaud estimait que les lombrics dans le sol de Bruxelles étaient 800 fois plus nombreux que les habitants de la capitale ! En termes de biomasse animale, les vers se classeraient au troisième rang, après les hommes et les animaux de compagnie.

Urbanisation durable

Qu'en est-il en Suisse ? Notre pays a été l'un des premiers en Europe à inscrire le sol dans sa Constitution en 1986. « Mais la prise de conscience de sa fragilité et de son importance n'a eu lieu que plus tard. L'ordonnance pour la protection des sols ne date que de 1998 », relève Stéphanie Perrochet, architecte paysagiste au Service des parcs et promenades de Neuchâtel.

Le destin du sol, dans une société toujours plus urbaine, se joue désormais en ville. Un chiffre éloquent : chaque seconde, 1 m2 de champ fertile, de prairie ou de pâturage est bétonné. Cela représente 15 terrains de football en 24 heures. Dans le meilleur des cas, ces surfaces se transforment en parc urbain ou en rond-point.

Aujourd'hui, la connaissance de la biologie des sols urbains, fondamentale pour le développement durable des espaces verts, est fragmentaire. Joël Amossé, pédologue et biologiste à l'Université de Neuchâtel, confirme : « L'abondance et la diversité des formes de vie souterraines sont méconnues et sous-estimées, particulièrement en ville. »

Ville-campagne 1:0

Dans le cadre de sa thèse de doctorat, cet expert étudie la faune du sol dans l'agglomération neuchâteloise. Les résultats sont étonnants. « On y a recensé en moyenne entre 50 et 400 lombrics par m2. Les enchytréides, leurs petits cousins, comptent, eux, jusqu'à 60'000 individus ! » « Et ces chiffres ne sont qu'un début, car on va s'intéresser aux protistes, notamment aux amibes et aux ciliés. Là aussi, on s'attend à des surprises » , se réjouit Joël Amossé.

Neuchâtel, ville verte

Ses recherches sont largement soutenues dans le chef-lieu neuchâtelois. « Le dialogue avec les chercheurs de l'UniNE est important, car il nous aide à garantir une gestion écologique de nos sols, à la pointe des connaissances actuelles » , explique Stéphanie Perrochet. Au Service des parcs et promenades, on s'engage notamment à stopper l’utilisation de pesticides d'ici deux ans. Et un programme d'expérimentation lié aux pratiques d'entretien est en cours : « laisser les feuilles mortes en place, apporter du compost ou des copeaux de bois, par exemple » , détaille l'architecte paysagiste.
La sensibilisation du public est un autre axe de travail. « En plus de panneaux d'information, nous proposons des activités avec les enfants, comme par exemple déposer des feuilles mortes sur la terre nue et en observer l'évolution. Ou réaliser des lâchers de vers de terre. »

vers de terre,

Les vers de terre, comme ce lombric, sont des ingénieurs essentiels dans le processus de formation de la terre.

Terre intestinale

Associée aux bactéries et aux champignons, la faune du sol recycle les matières végétales et animales. Taupes, campagnols, larves de coléoptères et de diptères, fourmis, collemboles, acariens, cloportes, enchytréides, nématodes, la liste des décomposeurs est longue... Les vers de terre sont les maillons forts de ce monde souterrain. Les galeries qu'ils creusent pour se déplacer permettent le brassage naturel des couches, l'aération et l'infiltration de l'eau. Dans leur tube digestif, les matières organiques et minérales avalées se mélangent au mucus intestinal. La terre est ensuite excrétée sous forme de turricules en surface. Aristote avait déjà compris leur importance. Le philosophe grec disait d'eux qu'ils étaient « les intestins de la terre ».

Aller plus loin

Lisez l'interview de Jean-Michel Gobat, pédologue à l'Université de Neuchâtel

Plongez-vous dans lesol avec notre dossier Voyage au centre de la terre

Couverture de La Salamandre n°210

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 210
Juin - Juillet 2012
Article N° complet

Articles sur le même sujet

Réagir