Squatters dans le jus

© Hélène Tobler

Les grandes urnes de la sarracénie sont riches en surprises. Questions-réponses avec une chercheuse américaine dans les Préalpes vaudoises.

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Train à crémaillère, vue panoramique sur le Léman, courte balade au milieu d’un pâturage boisé… Cet après-midi, la biologiste Sarah Gray va travailler dans un bureau plutôt pittoresque : la tourbière des Tenasses au-dessus de Blonay. C’est là que la post-doctorante étudie Sarracenia purpurea , une magnifique plante carnivore qui vient comme elle d’Amérique et qui a été introduite dans la région à la fin du XIXe siècle.

Les surprises de la sarracénie

Feuilles en urne de la sarracénie pourpre, Sarracenia purpurea / © Hélène Tobler

Sarah Gray, cela fait quinze ans que vous consacrez tout votre temps aux sarracénies. Vous n’avez pas parfois envie de changer de sujet d’étude ?

Oh non ! En 1999, au début de mes études à Tallahassee, en Floride, j’ai suivi un cours sur les plantes carnivores. Le professeur nous a montré des protozoaires et même des larves de mouches et de moustiques adaptés pour vivre à l’intérieur des pièges. J’ai trouvé cela complètement fascinant. C’est toujours mon avis aujourd’hui.
En 2004, j’ai failli changer de sujet pour ma thèse… mais les plantes carnivores m’ont rattrapée. (rires)Depuis 2012, je poursuis mes recherches à l’Université de Fribourg sur la sarracénie. Cette tourbière des Tenasses est l’un de mes deux terrains d’étude.

Quelles facettes de la vie de cette plante carnivore étudiez-vous ?

Avec mes collègues Axel Zander et Elodie Parain qui m’accompagnent aujourd’hui, nous nous intéressons à ses feuilles remplies de liquide. Bien sûr, ces récipients sont des pièges mortels pour la plupart des insectes. Mais on peut aussi y voir des milieux de vie très particuliers auxquels se sont adaptés certains organismes. Les uns se nourrissent des victimes de la plante carnivore, les autres sont de vrais prédateurs. Ces différents squatters interagissent entre eux et avec leur hôte en formant une véritable communauté.
Cet écosystème aquatique miniature est un sujet d’étude rêvé. On peut y faire des expériences, ce qui est impossible à l’échelle d’un lac ou d’une rivière. Nous essayons par exemple de tester comment l’augmentation de la température affecte le lien entre prédateurs et proies. Cela nous donne des informations pour mieux comprendre comment le changement climatique va affecter les systèmes vivants en général.

Y a-t-il beaucoup d’exemples de pièges carnivores qui abritent de véritables communautés ?

Oui ! Les urnes des népenthès de Bornéo sont par exemple habitées par plusieurs espèces d’araignées. Au lieu de se fatiguer à tisser une toile pour attraper des insectes, celles-ci exploitent le piège végétal. Des fils de soie leur permettent de s’y déplacer sans glisser. Elles récupèrent une partie des proies qui se noient et les dévorent. Pour la plante, c’est une bonne chose car les déchets et les excréments d’une araignée sont beaucoup plus faciles à digérer qu’une fourmi entière. Ces prédatrices étonnantes sont même capables de plonger au fond de l’estomac des népenthès pour chasser des larves de moustiques elles aussi adaptées au liquide corrosif.

© Hélène Tobler

Ici aux Tenasses, qui habite dans les pièges de la sarracénie ?

Après la fonte des neiges, les jeunes feuilles poussent et se déploient en urnes qui grandissent peu à peu. La pluie les remplit d’eau. Au début, la sarracénie doit produire ses propres enzymes digestives. Dans un second temps, des bactéries amenées par les proies prennent le relais et digèrent elles-mêmes les insectes. La plante n’a plus qu’à attendre que ces micro-organismes fassent le travail. Grâce à cette symbiose, il lui suffit d’absorber par les parois de ses feuilles les acides aminés et autres substances nutritives.
Après un certain temps, des protozoaires s’installent dans le liquide. Ces prédateurs microscopiques s’attaquent aux bactéries, ce qui diminue la capacité digestive du piège. En Amérique du Nord, une larve de moustique vient à la rescousse de la sarracénie en dévorant à son tour les protozoaires. Peu à peu, un équilibre subtil s’installe… Il y a aussi une larve aquatique de mouche qui participe au festin en découpant les cadavres d’insectes, ce qui accélère leur digestion. Hélas, dans les populations introduites en Europe, rien ne limite la croissance des unicellulaires. Pour la plante, c’est sans doute un problème.

Comment la communauté évolue-t-elle au fil des saisons ?

Au printemps, la sarracénie produit beaucoup de nectar et capture donc beaucoup d’insectes. Les bactéries accélèrent la digestion… puis les protozoaires débarquent, d’abord des flagellés, puis des ciliés et des rotifères de plus en plus variés. L’efficacité du piège diminue. Au fil de l’été, les unicellulaires les plus compétitifs prennent le dessus et la diversité des chasseurs de bactéries diminue.

Les surprises de la sarracénie

© Hélène Tobler

D’où viennent ces plantes spectaculaires ?

Les sarracénies sont très largement cultivées et l’homme en a sélectionné d’innombrables variétés. Parmi les huit espèces sauvages, sept poussent naturellement dans le sud-est des Etats-Unis, en gros entre le Texas et la Caroline du Nord. Seule la sarracénie pourpre est capable de vivre dans des climats plus frais jusqu’au Labrador et au centre du Canada. C’est cette espèce qui a été introduite par des botanistes dans quelques tourbières européennes, notamment sur les flancs suisses et français du Jura et dans les Préalpes vaudoises.

Certaines personnes s’inquiètent du développement de ces plantes exotiques et préconisent leur arrachage. Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’avis que les sarracénies font désormais partie de l’histoire et du patrimoine de la région. Ce sont des plantes spectaculaires et très populaires. Regardez tout autour de vous. Elles se limitent naturellement aux buttes surélevées, là où le sol est le moins humide, là aussi où il y a le plus d’insectes. Cela n’empêche pas des droséras de pousser tout autour de nous. Les sarracénies se développent lentement. Je ne crois vraiment pas qu’on puisse les considérer comme des plantes envahissantes.

Les surprises de la sarracénie

© Hélène Tobler

Le piège fatal

Les feuilles en urnes de la sarracénie ont des motifs pourpres et violets qui imitent des fleurs. Du nectar est produit le long des nervures. Il contient un narcotique toxique qui facilite la chute de ses victimes. Enfin, la paroi intérieure du piège est couverte de poils tournés vers le bas qui ne laissent aucune chance aux fourmis ou aux pollinisateurs. En été, quand le liquide du piège devient trouble et malodorant, la sarracénie attire aussi des insectes charognards.

Les surprises de la sarracénie

Sarah Gray / © Hélène Tobler

Sarah Gray

  • 1981 Naissance en Floride à Orlando, à côté de Disneyworld
  • 1999 Commence des études de biologie à l’Université de Tallahassee, en Floride
  • 2001 Concentre ses recherches sur les sarracénies
  • 2011 Finit sa thèse et part au Canada étudier les plantes carnivores
  • 2012 Début de son post-doc en Suisse à l’Université de Fribourg

Découvrez les trésors du marais des Tennasses en combinant cette visite avec une balade sur les pâturages des Pléiades, le sentier en circuit que vous suivrez passe par les marais. Le panorama depuis ce balcon sur le léman ne vous décevra pas!

Couverture de La Salamandre n°228

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 228
Juin - Juillet 2015
Article N° complet

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