Surprise d’envergure

Article extrait du dossier Brochet, un géant sort de l'ombre
Brochet aquitain / © Benoît Perrotin

Voici le brochet aquitain, à peine décrit et déjà en danger. Interview de Gaël Denys.

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Gaël Denys, vous êtes ichtyologue au Muséum national d'histoire naturelle de Paris. Comment se fait-il que personne n'ait remarqué ce gros poisson jusqu'ici ?

Rien ne ressemble plus à un brochet qu'un autre brochet ! Depuis le XIXe siècle, on croyait qu'il n'y avait qu'une seule espèce en Europe : Esox lucius . Mais la génétique a tout remis en question…

Comment l'avez-vous découvert ?

En 2006, l'INRA mène une recherche pour étudier l'impact des rempoissonnements de brochets sur les populations sauvages. Un résultat inattendu fait surface : les poissons d'Aquitaine ont un patrimoine génétique différent. Puis en 2011, des collègues italiens décrivent une nouvelle espèce de Esox en Italie centrale et du Nord : le brochet cisalpin. Nos brochets du quart sud-ouest du pays seraient-ils de l'espèce italienne ? Pour répondre à cette question, nous avons entrepris toute une série de mesures morphologiques et d’analyses génétiques.

Et là, la grande surprise…

Oui, au lieu de Esox cisalpinus nous avons découvert une troisième espèce : le brochet aquitain !

Comment expliquez-vous l'existence de trois espèces différentes en Europe ?

Il y a cinq millions d'années, à la fin du miocène, le climat était chaud et pluvieux. L’ancêtre commun des trois brochets aurait été emporté dans l'Atlantique par de fortes crues. Il aurait alors colonisé le sud-ouest de la France en passant par les eaux côtières à la salinité réduite par ces grands apports d'eau douce. Cette population isolée aurait ensuite évolué pour donner naissance à Esox aquitanicus.

L'aquitain a survécu au pléistocène ?

Oui, car le sud de la France a été épargné par les dernières glaciations. Pendant ce temps, l'Italie était isolée de l’Europe, ce qui a permis l'apparition de Esox cisalpinus. Le brochet commun ne serait arrivé qu’à la fin du pléistocène.

Quelle est la répartition du brochet aquitain ?

Il est endémique d'Aquitaine, plus précisément des eaux de la Charente, de la Garonne, de la Dordogne, de la Leyre et de l'Adour. C'est incroyable de penser que son cousin – le brochet commun – vit de la Sibérie à l'Amérique du Nord en passant par l'Europe centroseptentrionale.

Est-ce que l'aquitain serait en danger ?

On craint que oui. On a remarqué qu'il habite uniquement les cours d'eau où le brochet commun est absent. La cohabitation des deux Esox est certainement problématique.

Pourquoi ?

Les deux espèces sont génétiquement assez proches pour se reproduire et donner naissance à des hybrides probablement fertiles. Un casse-tête pour les scientifiques et les gardes-pêche qui pratiquent des rempoissonnements de brochets communs depuis 70 ans même là où il n'est pas natif.

Comment allez-vous le sauver ?

Il faut d'abord établir un inventaire des rivières pour connaître avec précision la distribution actuelle de cette rareté. Ensuite, il sera possible d'éviter les rempoissonnements de brochets communs dans les cours d'eau qui n'en contiennent pas encore. Mais la protection passe aussi par les médias qui sensibilisent pêcheurs et passionnés à l'existence de ce poisson endémique et menacé. Merci donc à La Salamandre.

Robes et gueules

Esox aquitanicus se distingue du brochet commun par son museau plus court et sa robe plus marbrée et moins pointillée. Il possède moins de vertèbres et sa ligne latérale compte moins d'écailles.

Brochet commun / © Benoît Perrotin

Cisalpins lémaniques

Les analyses génétiques sur des spécimens conservés au Muséum de Paris ont prouvé la présence du brochet cisalpin dans le Léman au XIXe siècle et dans le lac de Saint-André en Savoie vers 1920. Il y aurait été introduit au XIIe siècle. Cette espèce se reconnaît à ses nombreuses bandes claires sur fond sombre.

Brochet cisalpin / © Benoît Perrotin
Couverture de La Salamandre n°232

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 232
Février - Mars 2016
Article N° complet

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