Ballet de dragons

Article extrait du dossier Les héros de la mare
Plus grande que le mâle, la tritonne alpestre (à droite) se reconnaît à l'absence de crête et à sa robe en tenue de camouflage. / © Jean Chevallier

L'arrivée des femelles triton marque le début de tournois endiablés. Dans l'eau, la concurrence est rude et tous les coups sont permis entre les preux chevaliers.

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Au cours de la parade, tritons mâles et femelles se livrent à des chorégraphies très codées et subtiles. Ces rituels synchronisent les deux partenaires pour permettre leur accouplement. Chez le triton alpestre, les danses aquatiques se déroulent en trois temps. Dès qu'un mâle a repéré une femelle, il fait le beau en lui barrant la route. Si elle s'esquive, il la poursuit et lui place sa queue colorée sous le nez.

L'éventail hypnotique

Si finalement elle s'immobilise en le regardant, le mâle se place alors en oblique par rapport à elle. Puis il replie sa queue contre son flanc en l'agitant d'un mouvement rapide. C'est ce que les éthologues appellent « la figure de l'éventail ». Le courant ainsi produit diffuse dans l'eau les parfums sexuels du danseur. Parfois, celui-ci se dresse sur ses pattes en inclinant sa queue vers la femelle. C'est la posture dite « en dos de chat ». Si aucun autre prétendant n'est venu troubler la fête, il se peut alors qu'elle commence à s'avancer vers lui en regardant fixement son drapeau qui s'agite.

Trafic de valises

Reproduction du triton alpestre / © Jean Chevallier (dessins d'après Denoël, 1996)
  1. Au moment où sa partenaire paraît hypnotisée, le mâle fait mine de s'en aller
  2. C'est elle maintenant qui le suit et donne le signal fatidique en lui effleurant la queue avec le museau
  3. Alors il s'arrête et dépose sur le fond de la mare une capsule blanche qui contient ses spermatozoïdes
  4. Le mâle s'avance ensuite de quelques centimètres...
  5. ...puis bloque la femelle avec sa queue de sorte que celle-ci ait l'arrière du corps très exactement au-dessus du spermatophore. Elle saisit alors le paquet de sperme avec les lèvres de son cloaque et le fait disparaître dans son ventre 5. Le tour est joué ! Et la danse peut reprendre dans la foulée avec l'éventuel transfert d'une ou deux autres valises blanches. Le mâle y a intérêt. Chaque tritonne s'accouple en général avec plusieurs partenaires : celui qui fournit le plus de sperme sera le père du plus grand nombre d'œufs.
Triton alpestre mâle / © Jean Chevallier

Le coup du ver

En présence d'une femelle indifférente à ses avances, le triton alpestre mâle tente parfois cette ruse. Après avoir déposé devant lui un ou plusieurs spermatophores, il agite sa queue à la manière d'un gros ver qui nage. Quand son plan fonctionne, la femelle se rapproche de l'appât et le mord à plusieurs reprises. Avec un peu de chance, elle passe alors au-dessus d'un des sacs à spermatozoïdes et l'absorbe dans son cloaque. Cette stratégie alternative aboutit moins d'une fois sur dix. Le reste du temps, elle se solde pour le mâle par un important gaspillage de semence.

La ruse gaie

Interrompre un ballet amoureux en détournant l'attention d'une femelle est presque un sport national. L'opération est d'autant plus profitable quand le prétendant malheureux a déjà déposé en vain son petit sac blanc. Car chaque mâle dispose d'un nombre limité de spermatophores.
Il arrive aussi qu'un chevalier soit courtisé par erreur par un congénère du même sexe. Il réagit alors souvent en mimant le comportement d'une femelle consentante, histoire très probablement de provoquer le gaspillage d'une capsule rivale chez l'autre mâle.

Frôleries

Lorsque l'eau est encore froide et la nourriture rare, les tritons mâles se dépensent avec parcimonie. Leur queue en éventail ne bat que trois fois par seconde contre une fréquence double au plus fort du printemps.
Quand la parade se déroule de nuit, les démonstrations visuelles sont moins appuyées. En revanche, les signaux olfactifs sont plus largement diffusés et les mâles alors d'autant plus attentifs aux frôlements qui traduisent le consentement des femelles.
Enfin, si les rituels des tritons alpestres peuvent différer légèrement d'une région à l'autre, ils sont très dissemblables de ceux des autres espèces de tritons, ce qui limite la probabilité des croisements.

Couverture de La Salamandre n°203

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 203
Avril - Mai 2011
Article N° complet

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