Quand la bête sort de l’ombre

Le lynx est si discret qu'il est très difficile à observer, à moins d'avoir un coup de chance ou énormément de patience. / © Jacques Rime

Clairières vides, traces fondues, sommeil traître... Le lynx met à rude épreuve la patience de celui qui rêve de le voir. D'où la valeur de ces cinq rencontres collectées en 30 ans d'affûts.

Avatar de Jacques Rime
- Mis à jour le
Article d'origine par

Quatre ans auparavant, j'avais vu mes premières traces de lynx au Creux-du-Van, dans le canton de Neuchâtel. Mais depuis, plus rien. Ce jour-là, je montais faire une veille dans une vallée que je connaissais bien. En sortant de la forêt, dans le pâturage où j'allais m'installer, je vois dans la neige de belles traces rondes, grandes comme le poing. Bien sûr que je les ai tout de suite reconnues ! C'étaient les premières traces que je voyais en Gruyère. Tout à coup, mon rêve d'enfant se réalisait. La bête disparue était de retour. C'est ce jour-là qu'a commencé notre jeu de cache-cache.

Empreinte de renard (à gauche) et empreinte de lynx (à droite) dans la neige / © Jacques Rime

Sur mon dessin, on voit une patte de devant tout près d'une empreinte de renard. Chez le lynx, il n'y a pas de marque de griffes. Les quatre pelotes avant sont disposées en arrondi de manière un peu décalée, contrairement à une trace de chien ou de loup, beaucoup plus symétrique. La patte avant est large, elle est faite pour saisir. La patte arrière plus étroite, plus longue, est faite pour bondir. La plupart du temps, la patte postérieure se pose exactement dans l'empreinte de la patte antérieure. La voie du lynx est régulière, décidée. Il sait parfaitement où il va, contrairement à un chien qui divague pour tout renifler. »

Carnet de terrain de Jacques Rime / © Jacques Rime

Le rêve d'une vie

Espoir comblé au-delà de toute attente en cinq nuits mémorables.

1er au 6 mars 1988 « Je l'ai cherché pendant des années et j'ai suivi ses traces sur des kilomètres. Mon rêve, c'était non seulement de le voir, mais aussi d'y emmener mon maître Robert Hainard qui ne l'avait pas encore vu. Le peintre et graveur philosophe écrivait que son vœu était d'observer tous les mammifères d'Europe dans la nature. Il réservait le lynx au couronnement de ce plan. Cette année-là, il avait beaucoup neigé. Robert Hainard avait 82 ans. Je ne voulais pas l'entraîner trop haut dans la montagne. Je connaissais une clairière où la bête passait quelquefois. J'avais installé une petite toile pour nous protéger en cas de pluie. A la saison des amours, nous nous sommes installés là avec deux autres amis. La première nuit, il a neigé du soir au matin. C'était beau et silencieux.

Le lendemain soir, le ciel était complètement dégagé et nous avons fait des tours de garde. La lune éclairait la neige comme en plein jour. Vers 4h du matin, nous avons entendu les appels miaulés du lynx. Il était tout au fond de la vallée. Une heure plus tard, il a crié plus près. Nous étions prêts dans nos sacs. Vers 5h30, il était encore plus près. De longues ombres de sapins s'étiraient sur la neige. La lune allait bientôt se coucher... Tout à coup il a miaulé deux fois tout près de nous. Nous avons levé nos jumelles et vu l'animal qui passait au-dessus de nous. Il s'est arrêté, nous a regardés tranquillement. Et il y en avait un autre derrière lui ! Au bout d'un moment, ils sont rentrés dans la forêt. J'ai remercié tous les esprits des bois d'avoir exaucé mon rêve.

La 3e nuit, juste avant 22h, un lynx était de retour. Nous l'avons entendu attraper un chat ou un lièvre. Puis un second individu est apparu, un peu plus grand. Il criait sans arrêt. Ils ont joué devant nous pendant un quart d'heure comme des chats. Rebelote la 4e nuit avec cette fois trois lynx différents: la femelle et son jeune de l'année précédente et le mâle tout excité. La cinquième nuit, j'y suis retourné avec mes enfants de dix et six ans et nous avons revu au matin le couple majestueux. En cinq nuits, j'ai vu dix fois plus du lynx que je n'espérais en apercevoir de toute ma vie. »

« Le lynx se rapproche plus près, toujours plus près. » / © Jacques Rime

Son souffle sur ma peau

Un soir, le lynx vient regarder qui se cache dans son sac de couchage.

19 février 1992 « Les quatre années suivantes, je n'ai pas revu la queue d'un lynx, mais je l'ai entendu quelquefois. Cet hiver-là, une semaine après la pleine lune de février, j'ai décidé de profiter de l'astre décroissant du matin. Je me suis installé dans un coin que j'aimais bien. Je ne pensais pas du tout au lynx ! Et pourtant, vers 18 h, avant le coucher du soleil, je vois une bête qui sort de la forêt. Pas un renard !

C'était le félin qui se dirigeait vers la ferme en dessous. Il avait le pas très décidé. Je suis sûr qu'il avait vu un chat et qu'il voulait l'attraper. Il s'est arrêté, s'est assis et couché sans cesser de regarder en direction de la ferme. Vingt minutes plus tard, un couvercle de bidon de lait a dû tomber dans la cour. Le lynx a remonté la clairière en courant, il a marqué contre un caillou puis s'est dirigé vers moi. Je le voyais venir plus près, toujours plus près. J'entendais son trot dans les feuilles mortes...

Moi, je suis immobile, emballé dans mon gros sac de couchage. Je suis une espèce d'objet qui traîne là, je n'ai plus silhouette humaine. Le lynx se rapproche plus près, toujours plus près. Il disparaît derrière un gros tas de cailloux et de branches juste à-côté de moi. Et tout à coup il est monté sur ce tas de bois pour venir me regarder de tout près. C'était tellement impressionnant. Et lui était tellement paisible. D'ailleurs, c'est lui qui m'a rassuré ! Sans doute essayait-il de m'identifier. Je pense qu'il devait presque entendre battre mon cœur. Finalement, peut-être un peu inquiet, il a gonflé ses favoris et il est parti avec une majesté et une élégance que je ne pourrai jamais dessiner. »

Devant la rapidité du chevreuil, le lynx abandonne sa course. / © Jacques Rime

L'attaque !

En un éclair, chasseur et proie se rejoignent entre vie et mort.

3 au 5 mars 1996 « Ce soir-là, je veillais au pied d'un gros hêtre en lisière de forêt. Je m'étais posté juste au-dessous d'un sentier que le lynx empruntait régulièrement. Au milieu de la nuit, il a crié à plusieurs reprises. Il y avait la lune, il est venu tout près, mais je ne l'ai pas vu. Alors j'ai décidé de faire un deuxième affût sur place. Le lendemain, peu avant la tombée de la nuit, un lièvre est passé, puis un chevreuil est sorti de la forêt en face de moi. C'était un magnifique brocard avec des bois de velours. J'ai commencé à le dessiner.

A l'œil nu, je vois tout à coup un deuxième chevreuil qui se dirige vers lui. Je lève mes jumelles. Le lynx ! Tapi contre le sol, il avance tout doucement. Il pose une patte de devant, puis l'autre avec des précautions infinies. Trois pas vite vite vite, puis il se fige de nouveau. Et soudain il a fait un bond extraordinaire. J'ai vu s'allumer son ventre blanc. Encore un bond formidable et il est tombé sur le chevreuil qui partait déjà. Les deux bêtes ont roulé en bas du pré.

La neige, les mottes et l'herbe giclaient tout autour d'eux. Et le chevreuil est sorti des griffes du lynx comme un ressort. Le félin l'a poursuivi, mais le brocard a très vite gagné du terrain et le prédateur a abandonné. Au lieu de s'arrêter d'un coup, le grand chat a continué à courir toujours plus lentement. Je n'oublierai jamais l'abandon noble et détendu de ses trois ou quatre derniers pas. On voit que les échecs font partie de sa vie ! Il faut être une sacrée bête pour prendre un chevreuil. Et il faut être une sacrée bête pour échapper aux griffes du lynx. »

Les deux jeunes lynx se reposent sur un tapis de mousse. / © Jacques Rime

Agape after traque

Un autre chevreuil a moins de chance, pour le bonheur d'une mère et de ses deux jeunes.

© Jacques Rime

23 au 25 octobre 2010 « C'était le week-end du Festival Salamandre. Le samedi après-midi, mon copain Paco m'appelle. Il avait trouvé une proie de lynx encore tiède... et même vu le lynx à côté ! Une heure plus tard, nous nous retrouvions sur place pour affûter. Un jeune lynx était assis dans le pâturage. Le second jeune est sorti de la forêt et a rejoint son frère ou sa sœur. Ils se sont couchés un moment. La mère était assise dans l'ombre de la lisière. Les deux petits ont joué, puis l'un d'entre eux est monté vers la femelle, comme pour lui demander la permission d'aller manger. Puis il est descendu au chevreuil. L'autre jeune est venu manger à son tour. Quand la nuit est tombée, la mère a traversé le pré dans notre direction pour prendre sa part.

Nous avons décidé de revenir le lendemain matin avant le jour. Mais la radio annonçait une véritable tempête. A 5h du matin, il faisait en effet un temps épouvantable, mais on y est allés quand même. Il pleuvait, il neigeait à l'horizontale, il soufflait terrible. Au petit jour, on a deviné la silhouette de la femelle, mais la lumière ne voulait pas venir. Finalement, le jour est arrivé. Les petits l'ont rejointe. Ils se tenaient tous les trois immobiles dans la tourmente. L'un après l'autre, ils sont redescendus se servir. Pendant que la mère mangeait, les jeunes jouaient dans la plus vilaine des pluies. Pour les animaux, il n'y a pas de mauvais temps. »

Couverture de La Salamandre n°213

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 213
Décembre 2012 - Janvier 2013
Article N° complet

Articles sur le même sujet

Réagir