Faiseur de nuit

« Près d’un réverbère, abusées par une lumière qui ne décline jamais, les feuilles oublient de tomber à l’automne ! » Bernard Lugrin, Bernex, 5 décembre 2011 / © Marc Vanappelghem

Face à la débauche d'éclairage tous azimuts et à la pollution qu'elle engendre, Bernard Lugrin s’active pour rendre à la nuit une part de son empire.

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De l'éclairage partout, souvent inutile, toujours plus nombreux. Pendant que biologistes et médecins alertent sur les dérèglements engendrés sur les organismes, d'autres se battent pour limiter l'impact de cette pollution lumineuse. C'est le cas de Bernard Lugrin, à la tête du Département de l’Environnement de la commune genevoise de Bernex. « Jeune naturaliste, j’ai été d’abord étonné par des projecteurs de terrains de foot dont l’orientation menait à éclairer en partie le ciel » , relate cet architecte et naturaliste. Depuis, il a pu fréquemment s'agacer des réverbères « où l’ampoule disparaît sous les insectes morts » . Le bilan d'un lampadaire sur une nuit : 150 victimes en moyenne. Et que dire de l'éclairage de toute une route ! « Attirés par cette barrière infranchissable, les bestioles y volent jusqu'à épuisement, prédation ou combustion, au lieu de se nourrir ou de se reproduire. De quoi compromettre l’avenir d’insectes rares et de certaines plantes en attente de pollinisateur. »

La pâleur des astres

Guidés par les étoiles, les oiseaux migrateurs pâtissent eux aussi de nos excès lumineux. Déroutés, ils perdent une énergie précieuse – voire la vie – en se heurtant aux immeubles trop lumineux. D'autres animaux, à l'inverse, fuient la lumière. « Les chauves-souris, si l’ouverture de leur gîte est éclairée, sortiront plus tard le soir, perdant de précieuses heures de chasse. Elles peuvent même abandonner leur abri définitivement » , se désole le naturaliste. « A Bernex, des murins de Bechstein opèrent un curieux détour, sans doute pour éviter un rond-point illuminé. » Côté mammifères terrestres, les chevreuils, renards ou blaireaux fréquentent dix fois moins les lisières éclairées, ce qui réduit et fragmente leur domaine vital.

La lumière à toute heure agit aussi sur les hormones animales ou végétales. Les réactions physiologiques induites par l'alternance de lumière et d'obscurité sont brouillées quand la nuit se fait rare. « Près d’un réverbère, abusées par une lumière qui ne décline jamais, les feuilles oublient parfois de tomber à l’automne ! » Un signe peu réjouissant pour le naturaliste, déjà soucieux de l'impact des changements climatiques.

Un succès foot

Au fonctionnaire épris de concret, l'obscurité menacée pose de beaux défis. « Auparavant, j’étais beaucoup sur le terrain pour protéger les oiseaux, mais avec peu de moyens pour agir. » Son travail actuel signifie moins d’extérieur, mais plus d’écoute et de moyens, avec une audience élargie grâce à une bonne entente nouée au sein des Services industriels. L’architecte a pu ainsi s’occuper de ces terrains de foot qui l’avaient tant frappé : « Avec des réflecteurs concentrant la lumière, on a besoin de moitié moins de projecteurs. C’est plus de 40% d’énergie économisée, soit 20'000 francs par an. Le terrain est mieux éclairé, les villas voisines et le ciel nocturne sont épargnés ! » Belle convergence d’intérêts pratiques, financiers, sanitaires, écologiques. « Pour les routes et les espaces publics, on recherche aussi le meilleur compromis qui peut être parfois une absence de lumière : les habitants d'une rue de la commune ont ainsi renoncé à tout éclairage public ! Une décision écoresponsable ! » se réjouit l’architecte. Pour une fois ravi d’une extinction…

Bernard Lugrin

  • 1966 : naissance à Genève.
  • 1980 : fait ses débuts en ornithologie.
  • 1991 : architecte indépendant. Divers projets environnementaux.
  • 1997 : « Atlas des oiseaux nicheurs du canton de Genève ». 8000 heures de travail en trio !
  • 2006 : engagé à la commune de Bernex.
Pollution lumineuse

© Ambroise Héritier

Des clés pour agir

Eclairage public : perdons la boule !

Deux sites bien documentés

Deux synthèses des problèmes pour la faune, avec des recommandations :

Pollution lumineuse

© Ambroise Héritier

Par égard pour les oiseaux

En période de migration, les immeubles de bureaux devraient être éteints. A Chicago, cette simple action a engendré 88% de cadavres en moins. A défaut, des stores ou des films spéciaux peuvent aider l'oiseau à détecter l'obstacle. Certaines couleurs d'éclairage semblent être moins attirantes. Mais les recherches ne convergent que sur ce constat : une source clignotante leur est rébarbative. A ce sujet, consulter vogelwarte.ch

Organiser un « Jour de la Nuit »

La France connaît désormais chaque année un « Jour de la Nuit », afin de sensibiliser à la pollution lumineuse et à la protection de la biodiversité nocturne et du ciel étoilé.

Organisée sous l’égide de l’association Agir pour l’environnement (2, rue du Nord, 75018 Paris, www.agirpourlenvironnement.org), cette opération de sensibilisation à la pollution lumineuse, à la protection de la biodiversité nocturne et du ciel étoilé, propose balades nocturnes, sorties nature ou observations du ciel. Et bien sûr extinction des lumières. www.jourdelanuit.fr/, Tél. 01 44 92 00 11.

En Suisse, la section romande de l’association Dark Sky Switzerland n’est pas en mesure, pour raison d’effectifs, de mettre sur pied une telle manifestation, mais encouragera toute initiative dans ce sens ! Contact : info@ciel-noir.org

Contre les hécatombes d’insectes

Des légions d’insectes meurent chaque nuit contre nos éclairages ! Supprimer ou limiter les illuminations non indispensables les préservera. Tout comme une parfaite étanchéité des sources lumineuses en extérieur. Cela évitera que les insectes n’y pénètrent, ne s’y brûlent ou n'y restent piégés.

Couverture de La Salamandre n°208

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 208
Février - Mars 2012
Article N° complet

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