L’ours à la conquête des Alpes

Article extrait du dossier Frère ours
18 mai 2000. Daniza est libérée en plein jour. Depuis lors, cette ourse a élevé neuf oursons. / © Archive PNAB

La relative bonne santé des ours nés dans le nord de l’Italie est réjouissante. Certains individus quittent même leurs terres protégées, à leurs risques et périls.

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Masun, Jurka et Cie

L’après-midi du 26 mai 1999, Masun, un mâle de 3 ans, s’élance dans la forêt de la vallée de Tovel. Dix heures plus tôt, il arpentait encore sa Slovénie natale. Suivront Kirka, Daniza, Joze, Jurka... Dix animaux au total, jusqu’en 2002. Tous originaires de Slovénie, comme les ours lâchés dans les Pyrénées ces dernières années. Contrairement aux bêtes qui vivent en France, les ours du Trentin, les nouveaux venus comme la population éteinte, partagent la même lignée génétique. Alors qu’en France il faut des gendarmes et du secret, en Italie, les lâchers se font sereinement. On autorise même quelques touristes à y assister, à distance, calfeutrés dans leur voiture.

Masun et ses comparses n’ont pas été réintroduits au hasard. Des études préliminaires avaient révélé que deux à trois ours indigènes hantaient encore les lieux. De plus, pour établir une population viable dans les Alpes italiennes à l’horizon 2050, soit 40 à 50 individus, les scientifiques préconisaient d’implanter neuf ours. Dix animaux ont finalement été relâchés, l’un d’entre eux ayant péri en 2001 dans une avalanche.

La mère accompagnée de ses oursons ne quitte pas sa tanière avant le mois d’avril. En revanche, les mâles délaissent leur cavité dès le mois de février. / © Igor Shpilenok, www.shpilenok.com

Au moins 27

Depuis leur lâcher en terre italienne, les ours ont évolué en liberté surveillée. Tous portaient un collier émetteur d’une durée de vie de trois ans, ainsi qu’une puce à chaque oreille, valide une année et servant à les localiser. Leur identité génétique était également connue. Les scientifiques ont ainsi pu les observer quelque temps.

Où en sommes-nous en 2009 ? Le bilan paraît mitigé. De la bande des dix, seuls trois vivent encore. Avalanche et braconnage ont eu raison des autres, à l’exception de Jurka qui, trop familière, a été capturée et coule des jours paisibles dans un parc animalier. « Le nombre de fondateurs a diminué plus vite que prévu. On pensait qu’ils vivraient au moins 10 ans » , explique Filippo Zibordi, biologiste et responsable du projet au Parc Adamello Brenta. « Des problèmes de consanguinité risquent d’apparaître. Nous souhaiterions au moins pouvoir remplacer Jurka .»

La bonne nouvelle vient du taux de croissance de la population, supérieur à celui attendu. « Une quarantaine d’oursons sont nés depuis le début du projet », se réjouit le biologiste. « Il est capital d’avoir beaucoup de naissances car la mortalité des jeunes est élevée. Grâce au suivi génétique effectué à partir des poils et des excréments, nous avons dénombré 24 ours en 2008 .» En 2009, trois naissances sont venues étoffer le groupe.

Un ours peut parcourir plusieurs dizaines de kilomètres par jour. Les jeunes mâles sont particulièrement mobiles. / © Gilbert Hayoz

Enfant de Jurka

Les ours ne connaissent pas les frontières. Les neuf femelles recensées dans le Trentin se cantonnent sur un territoire d’environ 1160 km2, dans et à proximité du Parc Adamello Brenta. Mais les mâles et surtout les jeunes partent à l’aventure. A l’exemple de JJ3. Né en 2006 de l’union de la fameuse Jurka et de Joze, il a filé vers le nord, pour atteindre un an plus tard les Grisons, en Suisse. Hélas, l’absence de crainte du jeune ours vis-à-vis des hommes a amené les autorités locales à l’abattre au printemps 2008.

L’an passé, un ours a traversé pour la première fois la vallée très peuplée de l’Adige. Cette année, un congénère l’a rejoint, venant de la province orientale du Frioul, qui héberge une poignée de plantigrades. « Ces derniers viennent de Slovénie » , assure Alberto Aprili, garde au Parc Adamello Brenta. Pour l’instant, ces migrations ne concernent que quelques jeunes mâles. A moins de renforcer le mouvement en déplaçant des femelles, il coulera encore beaucoup d’eau dans l’Adige avant que les populations slovènes et italiennes ne se fondent en une seule.

Avanti chrono !

  • 1939 : l’ours est déclaré animal protégé en Italie. Il a déjà disparu de la majeure partie du territoire. Trois populations subsistent. La première dans le Trentin, la deuxième dans le Frioul et la troisième dans les Abruzzes.
  • 1960-1970 : lâchers d’ours dans le Trentin. D’abord deux individus issus de captivité, incapables de se débrouiller seuls et donc bientôt repris. Puis des oursons, dont l’un survivra quelques années.
  • 1975 : deux ours sauvages sont capturés, équipés d’un collier émetteur et relâchés, afin d’étudier leur mode de vie.
  • Fin des années 1980 : fondation du groupe Orso qui défend une réintroduction pour renforcer une population en fin de course.
  • 1989 : création du Parc Adamello Brenta pour protéger le territoire de l’ours.
  • 1996 : engagement financier de l’Europe dans le cadre du projet Life Ursus.
  • 1999-2002 : lâcher de dix ours slovènes.
  • 2002 : mort du dernier ours indigène.
  • 2009 : 27 ours recensés dans le Trentin.

L'ours vu par les acteurs locaux du Trentin.

Couverture de La Salamandre n°194

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 194
Octobre - Novembre 2009
Article N° complet

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