Open air papillons, l’écran enchanté

Un drap blanc sur une armature métallique et une source lumineuse, voilà de observer les papillons. / © Hélène Tobler

Qui sont ces individus qui tendent et éclairent une toile en pleine nature ? Reportage chez les piégeurs de papillons.

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Bang ! Surgi de nulle part, un extraterrestre percute le grand carré de tissu, rebondit, puis se pose, frémissant, sur l’écran illuminé. En un coup d’œil, le biologiste Antoine Sierro a identifié l’apparition nocturne. « C’est une noctuelle à museau », lâche-t-il. Pourtant, ailes repliées, la bête n’évoque de loin qu’un triangle de chiffon.

Approchons-nous ! La loupe révèle deux pans d’une très belle étoffe aux dégradés enrichis de légers points clairs. Yeux noirs, palpes tendus comme une corne, le papillon de nuit tient la pose encore un instant, avant de s’évanouir dans la nature.

Tous les lundis

Petit sphinx de la vigne observation nuit

Petit sphinx de la vigne / © Hélène Tobler

Cela fait une heure qu’Antoine Sierro et son complice Nicolas von Roten se sont postés ici, au bord d’une piste de terre. Nous sommes quelque part en Valais, au-dessus de Sion. Entre mars et novembre, à condition qu’il ne fasse pas trop froid et qu’il n’y ait pas de lune, ils se retrouvent ainsi une fois par semaine pour passer ensemble la première moitié de la nuit. « Ce soir, à près de 1500 mètres d’altitude, l’obscurité devrait être suffisante. Mais il nous faut aller toujours plus loin pour faire de belles captures. Aucun doute : les lumières, les lampadaires, les enseignes font reculer la nuit et avec elle ses papillons. »

Les papillons ! Ce sont eux que les deux passionnés traquent patiemment depuis plus de vingt ans: bombyx, sphinx, zeuzères, lichénées, écailles, bucéphales et autres invisibles beautés de la nuit. Invisibles parce que la plupart d’entre eux se tiennent toute la journée parfaitement camouflés sur une écorce ou sous une feuille. Ils ne prennent leur envol qu’au crépuscule.

Petit sphinx de la vigne dessin nuit

Croqué sur papier blanc / © Hélène Tobler

Lumière !

D’abord apparaissent quelques moucherons, une phrygane, deux bousiers, un ichneumon aux ailes délicates et... bang ! la première noctuelle. Puis une lithosie, une épithécie, une impolie ! Bientôt dix, quinze, trente papillons posés sur la toile, pour quelques secondes ou minutes. Des camouflés, des dorés, des tachetés, des métalliques, des velus, des satinés, des fins, des gros, des trapus, des nerveux, des placides. Quelles merveilles !

Croyez-moi, ce bestiaire n’a rien à envier aux papillons qui volent en plein jour. Moins vivement colorés il est vrai, les nocturnes sont les rois des motifs et des textures d’une vertigineuse subtilité, rehaussés tantôt d’un abdomen rouge, tantôt d’une gouttelette d’or massif ou encore d’un ocelle bleu. Un vrai délice, mais un défi aussi, pour notre dessinateur Pierre Baumgart.

Découvrez les papillons dessinés par Pierre Baumgart, comme il les a découverts sur le grand écran. Une sélection illustrant leur diversité et faite par l’artiste selon des critères esthétiques avant tout.

Plus de 3’300

Le rythme de la projection s’accélère, tout comme les allers et retours d’Antoine et de Nicolas entre le drap blanc et la table de camping couverte de matériel et de livres savants. Nous sommes maintenant entourés d’une nuée d’insectes. La fièvre monte tandis que s’allonge la liste des trouvailles : « Un glaucinarius ! un monoglypha ! un bipunctaria ! »

Le plus fascinant peut-être, c’est la diversité de ces insectes : pour environ 250 papillons de jour, on connaît chez nous plus de 3’300 nocturnes ! Et les spécialistes découvrent chaque année de nouvelles espèces. Diversité presque infinie des formes et des teintes, mais aussi des modes de vie.

« Celui-ci est un papillon migrateur ! Celui-là se nourrit exclusivement des lichens que la chenille broute sur les branches des arbres. Et regarde tous ceux-ci, minuscules: leurs ailes ne sont plus que de fines plumules ou des haltères délicats. Et pourtant, ils volent ! » Oui, ils volent ! Par milliards dans la nuit. Pour quelques centaines qui se posent sur la toile, combien nous ont seulement effleurés ?

observation papillon de nuit détermination espèce

L'étape de la détermination de l'espèce / © Hélène Tobler

Sans cyanure

Chacun de ces papillons a ses exigences, sa saison de vol, sa météo favorite, son milieu de prédilection. Si bien qu’il n’y a jamais deux nuits semblables. « Si nous avions installé notre écran à deux cents mètres d’ici, on aurait sans aucun doute fait des rencontres totalement différentes. »

Antoine Sierro et Nicolas von Roten observent, comptent, recensent avec une certaine jubilation. « Evidemment, nous pourrions équiper notre piège lumineux d’un collecteur à cyanure. Il suffirait de passer le lendemain ramasser la récolte de la nuit. Mais cela n’aurait pas le même charme. Nous préférons les observer vivants pendant des heures, les voir se poser et repartir librement, les compter et les déterminer sans même les toucher. On ne capture que ceux qui sont vraiment très difficiles à reconnaître », expliquent-ils à tour de rôle.

Belles trouvailles

Les deux fans de papillons, l’un biologiste et l’autre maquettiste de profession, ne sont pas les premiers Valaisans à utiliser de tels pièges lumineux. En 1905 déjà, le chanoine Favre a publié une étude sur les papillons de nuit de la région. Un autre ouvrage de référence est paru en 1979. « Nous espérons toujours retrouver certaines des espèces mentionnées par ces auteurs et jamais observées depuis lors. » Malgré la pollution lumineuse croissante, ils ont déjà fait quelques redécouvertes mémorables et observé des papillons nouveaux pour le Valais.

observation papillon de nuit drap blanc

A la chasse aux papillons / © Hélène Tobler

Il est une heure du matin et l’orage menace. On démonte l’installation pour la caser dans des cartons et quelques valises. La nuit retrouvée disperse le nuage d’insectes. Un premier éclair. Le tonnerre. De grosses gouttes se mettent à tomber. Nous rentrons.
Jamais je n’oublierai cette nuit blanche devant l’écran lumineux. Les 49 sortes de papillons qui s’y sont succédé m’ont fait entrevoir la beauté d’un nouveau monde.

Apprenez à reconnaître les papillons de nuit et découvrez quelques techniques d'observation avec le Minguide de La Salamandre n°34 : Papillons de nuit.

Retrouvez tous les articles du dossier : Bonjour la nuit !

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Les papillons sont provisoirement retenus dans un récipient transparent. / © Hélène Tobler

Couverture de La Salamandre n°187

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 187
Août - Septembre 2008
Article N° complet

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