La nuit, le peintre, la bête

Les marais de Vendée au soleil levant. La silhouette d'un héron se détache dans la brume matinale. / © Jean Chevallier

Dans les plats marais de Vendée, le peintre Jean Chevallier a longuement guetté une loutre réputée invisible. Images et notes de terrain.

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A la fin des années 1940, dans « la bible » sur les mammi­fères d’Europe, Robert Hainard raconte ses 30 nuits d’affût pour voir sa première bête, et comment il a observé la dernière loutre du Moulin de Vert, sur le Rhône tout près de Genève.
Vers la fin des années 1970, la loutre est devenue en France un véritable mythe que personne ne voyait. Un ami de ­Vendée, un peu plus âgé que moi, m’avait confié qu’il en surprenait encore dans les années 1960 dans les marais que nous parcourions parfois ensemble. Mais fallait-il encore y croire? L’animal me paraissait relégué au passé...

Paysage de Vendée au lever du soleil. / © Jean Chevallier

Jeux de piste

Quand, à la fin des années 1980, je découvre des traces en Vendée, mon espoir renaît. Il s’ensuit une large prospection du marais, de ses anciens bassins de marais salants, de la rivière. J’explore chaque berge, chaque digue. Le territoire n’est pas linéaire comme un cours d’eau. Cela complique un peu la recherche mais la limite aussi dans l’espace. J’essaie de visualiser sur le terrain le territoire théorique d’un individu pour savoir jusqu’où je dois aller. Et j’étudie la carte IGN pour optimiser mes recherches. Telle zone plus étroite doit être parcourue par la loutre, telle autre est sans doute laissée tranquille…

A l’époque, par chance, pas encore de ragondin. Les coulées que je repère entre deux plans d’eau, si elles sont assez larges, sont forcément celles de la loutre. J’apprends à trouver les épreintes. Si petites qu’il faut les chercher accroupi. Plutôt au début de la coulée, ou plutôt sur le point culminant du passage? Il y a des kilomètres de diguettes, mais petit à petit se dessinent des voies principales. La rivière sert sûrement d’axe majeur, mais il y a une coulée importante en parallèle, que la loutre utilise peut-être pour « remonter »?
Sur les vasières occasionnelles s’impriment des traces. Le renard passe aussi sur la berge mais les doigts ronds de la loutre sont caractéristiques. Mon excitation croît. La vagabonde est là, il me reste à la croiser. Rendez-vous aux prochaines vacances?

Affût après affût

La silhouette d'un héron cendré en vol se découpe dans la lumière de la pleine lune. / © Jean Chevallier

Mes prospections répétées me laissent penser que la loutre gîte dans de gros massifs de ronces, certains bordés de roseaux. L’un de ces sites est presque collé à un camping! Je tente quelques premiers affûts. J’entends peut-être des cris de loutre, un sifflet aigu facile à confondre avec celui d’un oiseau, l’accenteur mouchet notamment. Aussi des poules d’eau, un engoulevent, des hérons...
Nouvelle tentative au dernier quartier de lune de septembre. Cris de loutre au sud! Fébrile, j’attends. Puis à l’opposé! Est-elle passée ailleurs? Je suppose qu’elle remonte vers le nord, je l’ai ratée! Puis j’entends les mêmes cris au-dessus de moi, dans le ciel étoilé: oiseau!
Plus tard, vers 3h30 du matin, un bruit d’herbe froissée me sort de ma torpeur. Des bruits de pas dans l’eau, qui soudain accélèrent et font vibrer le sol. Un sanglier solitaire déboule deux mètres devant moi et s’éloigne sur le sentier de la digue.
Même endroit, autre nuit. Un bruit léger, un souffle un peu rauque, peut-être une forme pointue au-dessus des herbes à quelques mètres de moi? Puis des pas dans l’eau… La loutre! A posteriori, je comprends qu’elle est arrivée par sa coulée, masquée par les herbes, que j’ai aperçu le bout de sa queue relevée quand elle a marqué. Des traces dans le chenal confirment son passage.

L'attente, dans la nuit / © Jean Chevallier

Le 7 septembre, je change de place d’affût en fin de nuit pour me placer près d’un gîte. A 4h30, je me perche avec une couverture sur un orme mort d’où je surveille le chemin et un bras d’eau. A peine un quart d’heure plus tard, j’entends des cris, j’aperçois des rides devant le roncier. Deux loutres?

A 5h10 retentit tout près de moi un sifflet plus doux, entre tarier des prés et bouvreuil. Brusquement, la loutre apparaît sur le chemin, le dos luisant à la lune, la joue claire. Deux autres la suivent, plus petites d’un tiers. La plus grande marque sur sa coulée et, contre toute attente, part derrière moi. Savourant mon bonheur, je me balance doucement sur mon arbre, les yeux clos, frigorifié et ravi.

Nuits blanches

Une loutre dans la nuit / © Jean Chevallier

Un premier contact n’assure pas les suivants. Mais j’ai découvert un autre endroit très fréquenté où la loutre a creusé des niches dans les herbes. Une place de ressui.
Un petit chêne vert me sert de poste d’observation, et m’évite d’être éventé.
Une fois passé l’heure des moustiques, c’est la fraîcheur qui gagne. Des sauts de poissons maintiennent mon attention. Parfois, un héron vient pêcher, l’effraie chuinte et passe. Les cris ténus des passereaux en migration se répondent par moments, ceux flûtés d’un vol de guignettes ou d’aboyeurs résonnent longuement à l’horizon.

Effraie des clochers en vol / © Jean Chevallier

Je me crée mentalement des frissons pour me réchauffer dans l’air humide, je réajuste sans cesse ma couverture. Quand l’aube pointe, mon espoir s’exacerbe. Encore un petit quart d’heure de plus, des fois que...

Maintenant, le jour est levé, il faut accepter l’échec et rentrer. Refaire un tour de marais pour trouver de nouveaux indices et réfléchir où se placer la nuit prochaine.
Quand, souvent précédée de bruits d’eau ou de ses cris, enfin la loutre paraît, il faut lever les jumelles sans bruit et déchiffrer ce que l’obscurité veut bien dévoiler. Même sous un beau clair de lune, à quinze mètres, les détails s’estompent. Plusieurs fois j’ai cru qu’elle tenait un poisson alors que c’étaient ses moustaches, sans doute mouillées, qui brillaient fortement. Quand elle se dresse, ses pattes avant sont tendues vers le haut, elles ne tombent pas comme je le pensais. La position de marquage est très typique, la queue revenant en boucle vers le dos. J’entends même un petit bruit de défécation. Une fois la belle disparue, je griffonne. Tente de retrouver des formes, des lignes.
Une nuit, je ferme mon carnet, satisfait de mon croquis. Au matin, ce n’est qu’une pelote de traits dans laquelle je ne vois aucune loutre!

Un jour de confiance

Plus loin dans les terres, une retenue transforme le cours d’eau en un étang cerné de végétation. Une nuit sans lune, j’entends la loutre. Puis j’aperçois dans le faisceau de ma lampe la brillance de ses yeux qui file au ras de l’eau, beaucoup plus rapide que celle d’un ragondin. Mais hélas, à l’aube je ne vois rien. A 10h du matin, des rides trahissent un animal à une centaine de mètres: trois loutres! Elles plongent sans cesse, ressortent la tête et mangent et recommencent. Elles pêchent sans doute des écrevisses. Où comment, quand ils ne sont pas dérangés, les animaux retrouvent leurs mœurs normales, diurnes autant que nocturnes.

Conversation avec un loutron

Enfin, lors d’une petite prospection en plein après-midi, j’entends au loin des cris ressemblant à ceux d’une loutre. Sans doute un accenteur... mais comme il n’y a pas un buisson en vue, j’approche. Il est toujours intéressant de savoir de quel oiseau il s’agit. Quand le son varie d’intensité, je commence à croire à une rencontre. En effet, le sifflet de la loutre, s’il porte à 100 ou 200 m sur l’eau quand l’animal est tourné vers soi, est vite atténué par le relief ou la direction de la nageuse.
Les cris répétés sont tout proches. Je les imite. Un loutron de la taille d’une grosse fouine arrive droit sur moi. Il s’arrête un mètre devant mes pieds! Je me baisse pour le toucher. Il grogne et repart. Je le suis. Il se remet à l’eau, barbote un peu et finit par se cacher dans un trou de la berge.

Jean Chevallier

Traits de nuit

Jean Chevallier, parlez-nous de la nuit. La nuit, c’est mieux de ne pas parler! Laisser le champ libre aux oreilles, au nez, aux doigts. La vue, qui est si dominante qu’elle étouffe habituellement les autres sens, est limitée par l’obscurité. C’est une autre vision, monochrome ou presque, plus large, plus floue. Les animaux qui ne dorment pas se sentent en confiance. C’est un autre monde... et pourtant c’est le même.

Quand la bête rêvée se révèle furtivement. Comment choisir entre dessin et observation? Il n’y a pas de choix! Quand l’observation est rapide, je regarde. Le dessin viendra après, de mémoire.

La loutre en quelques traits / © Jean Chevallier

L’instant artistique est-il plus intense quand la lumière et le temps sont réduits? Ces deux choses, le temps et la lumière, sont de nature différente. Peu de lumière simplifie l’image et souvent l’embellit. C’est bénéfique au dessin. Par contre, la brièveté d’une vision oblige à se remémorer davantage ce qu’on a vu. Mais une vision fugace peut être plus forte qu’une observation longue.
Cela dépend d’autres facteurs que la simple durée comme la surprise, la rareté de l’animal, ou l’effet « première fois ». Une bête difficile à voir qui est observée quinze jours au même endroit finit par perdre un peu de son aura. Mais, pour le dessin, cela permettra un travail approfondi. Enfin, lors d’une longue séquence d’observation, on peut dessiner en direct. C’est très agréable et même indispensable si l’on veut enregistrer plusieurs scènes ou diverses attitudes.

Propos recueillis par J.-P. P.

Couverture de La Salamandre n°219

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 219
Décembre 2013 - Janvier 2014
Article N° complet

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