Un flegme de vautour

Article extrait du dossier Le milan noir, messager du soleil
Ce couple de milans noirs rénovent leur nid. / © Pierre Baumgart

Souvent placide et planant, le milan noir est un éboueur tranquille... Mais gare à ses attaques foudroyantes !

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Joggeurs et cyclistes se succèdent sur le pont. Personne ne prête attention aux rapaces qui voltigent au soleil. Tuuuuuuuut ! Un coup de klaxon soulève un nuage d'ailes. Ils étaient quinze oiseaux dans le ciel, ils sont maintenant cinquante à tourner au-dessus d'une longue barge de métal rouillé qui s'avance sur le fleuve. Dans cette péniche à ciel ouvert, des monceaux d'ordures sont acheminés jusqu'à l'usine d'incinération des Cheneviers.
Un héron se pose prudemment sur le rebord. A leur tour, les rapaces s'installent à la queue leu leu sur le perchoir. Au bout de quelques minutes, ils plongent les uns après les autres déchiqueter pizzas, couenne de jambon ou spaghettis.

Les milans noirs profitent des déchets transportés par une péniche avant leur incinération. / © Pierre Baumgart

Eboueur patenté

Le milan noir paraît calme, presque indolent, à l'exact opposé d'un faucon ou d'un épervier hyper nerveux. On dirait qu'il prend plaisir à laisser s'écouler le temps en d'interminables cercles dans le ciel. C'est son côté vautour. Il économise ses mouvements à l'extrême et compte sur ses yeux perçants, ou sur ceux de ses congénères, pour fouiller les rives, la ville, la campagne alentour et repérer du haut du ciel son prochain repas. Tout en hauteur, tout en lenteur, tout en redoutable acuité visuelle. Quand il aperçoit un poisson crevé ou une vieille poubelle, il descend lentement prendre ses aises, souvent en compagnie.

Les milans noirs profitent des déchets transportés par une péniche avant leur incinération. / © Pierre Baumgart

Charognard dégoûtant ? Le milan est plutôt un nettoyeur providentiel, surtout dans les nombreux pays du Sud dépourvus de voirie. Au Moyen Age, à Londres, Shakespeare raconte que des nuées de rapaces dégageaient les rues jonchées d'immondices. Les ornithologues britanniques bataillent aujourd'hui encore pour savoir s'il s'agissait de milans noirs ou royaux.

Quoi qu'il en soit, éboueur consciencieux et bénévole, le milan noir se transforme beaucoup plus souvent qu'on ne l'imagine en un chasseur vif comme l'éclair. Ses actions passent inaperçues parce qu'il lui suffit d'une fraction de seconde pour démontrer sa maîtrise fulgurante du vol. Grébillon, caneton, jeune foulque, tanche vigoureuse, ablette argentée, gare à vous ! Au printemps, la mort peut venir du ciel.

Les milans noirs profitent des déchets transportés par une péniche avant leur incinération. / © Pierre Baumgart

As du piratage

Avec son cousin milan royal, le milan noir est le rapace européen au spectre alimentaire le plus large. L'oiseau connaît autant de menus qu'il existe d'études sur le sujet. A proximité des lacs et des larges rivières, il se fait amateur de poisson. Mais il se nourrit aussi de déchets de toutes sortes, de jeunes oiseaux, de rongeurs, de vers de terre, de gros insectes, parfois même de fruits. Il suit les paysans qui fauchent, moissonnent et labourent pour dévorer mort ou vif tout ce qui est mis à découvert. Dans les plaines de Champagne, les milans escortent par centaines les énormes machines qui parcourent les champs de luzerne et fauchent les lièvres, les perdrix et les criquets.

Eboueur patenté, chasseur émérite, le milan noir est également un pirate confirmé qui harcèle avec une incroyable habileté les éperviers, les faucons crécerelles, les busards, les grèbes huppés ou les mouettes pour s'emparer de leur nourriture. Il fréquente assidûment les colonies de cormorans où il avale aussi bien leurs proies, leurs déchets de poisson, leurs œufs ou leurs poussins. Parfois, il construit discrètement son nid au cœur des héronnières qui lui fournissent protection et nourriture. Beau métier ? En tout cas, la riche palette de ses talents met le milan à l'abri du besoin.

L'omnivore est plus fort

Avec ses six sous-espèces, le milan noir est sans doute le rapace le plus abondant au monde. La variété européenne, migratrice, prospère de l'Espagne jusqu'à l'Oural ainsi que dans une partie de l'Afrique du Nord. D'autres milans noirs peuplent toute l'Asie, l'Australie, la Papouasie et l'Afrique subsaharienne. L'étendue exceptionnelle de cette répartition tient sans doute au spectre alimentaire très large de l'oiseau, à sa sociabilité et à sa faculté de vivre aux côtés de l'homme. Jusque dans une certaine mesure, il supporte et peut même être favorisé par une dégradation des milieux naturels.

En Suisse, il a profité de l'eutrophisation des lacs. L'abondance de nourriture a permis le développement de colonies géantes au bord du Léman et le long de la Grande Cariçaie. Sauf à Genève, ces fortes concentrations ont disparu suite à l'amélioration de la qualité de l'eau. Mais le milan noir continue à bien se porter. Il a colonisé la Vallée de Joux, le Pays-d'Enhaut ou le Haut-Valais.
En France, l'oiseau a progressé ces dernières décennies dans l'ouest du pays. Il demeure absent de la plus grande partie de la Bretagne, de la Normandie et de l'extrême Sud-Est. Les plus gros effectifs sont situés en Rhône-Alpes, Auvergne, Lorraine, Franche-Comté, Aquitaine et Alsace. La population paraît stable avec de fortes fluctuations locales.

Couverture de La Salamandre n°208

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 208
Février - Mars 2012
Article N° complet

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