L’aller simple des anguilles

Avant d'atteindre la mer, les anguilles entament une longue descente de nos rivières, non sans rencontrer des installations hydrauliques, un piège fatal à presque tous les coups. / © BKW FMB Energie SA

Pour toute anguille européenne en âge de se reproduire, l’automne sonne l’heure du retour vers la mer des Sargasses. Mission quasiment impossible pour celles qui ont grandi en Suisse romande.

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Hôte des lacs de Neuchâtel, Morat et Bienne, et du Léman aussi, l’anguille se fait très discrète. Vraiment ? « Je ne fais presque aucune plongée sans en croiser une » , relativise le biologiste Blaise Zaugg, du bureau Aquarius, à Neuchâtel. Les plongeurs cardiaques s’abstiendront : « Elle jaillit parfois de la vase à notre approche, c'est surprenant », témoigne le scientifique.
De leur côté, les pêcheurs professionnels en remontent quelquefois. « Il y en a 4 ou 5 par an dans mes nasses à perches, pas davantage », raconte Alain Oberson, pêcheur à Corcelles-près-Concise (VD). Anecdotique. De toute manière, « en Suisse romande, la gastronomie dédaigne l’anguille, observe Blaise Zaugg. Seuls quelques pêcheurs amateurs costauds, les biologistes et certaines administrations s’y intéressent. »

Un très long périple

Comme toutes leurs semblables d’Europe, nos anguilles sont nées en « mer des Sargasses », au sud des Bermudes. Leurs parents, des adultes revenus de lointaines rivières, fraient là « par plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de mètres de fond ». Une fois sorties des œufs, les larves leptocéphales sont portées par le Gulf Stream et parviennent en trois ans dans un estuaire européen à l’état de civelles, longues de 6 à 9 cm. Puis ce sont des anguilles jaunes qui remontent les fleuves ou les rivières. En Suisse, c'est par le Rhin ou le Rhône qu'elles atteindront les lacs en franchissant les centrales hydroélectriques via les passes à poissons.

Un aller simple ! Car, lorsque quelques automnes plus tard retentit l’appel des Sargasses — vers 12 ans pour une femelle, entre 4 et 8 ans pour un mâle —, ces mêmes centrales feront en sens inverse un piège fatal. Les anguilles, désormais argentées, seront certes assez fines pour passer les grilles de protection, mais trop longues pour franchir sans péril les turbines. Chaque barrage peut anéantir jusqu’à un tiers des migrantes. Avec 18 centrales avant même Bâle, sur l'Aar puis sur le Rhin, c'est mission impossible pour une anguille quittant les Trois-Lacs. « Même si elle franchit sans encombre l’écluse de Bienne, elle ne reverra la mer que par miracle », conclut Blaise Zaugg.

Toboggans à poissons

En Suisse, tout renouvellement d'une concession hydroélectrique est désormais obligatoirement lié à l'adoption des mesures pour préserver un maximum d’anguilles en migration vers l’aval. Une bonne nouvelle. « Mais le problème reste complexe, note Jérôme Plomb, ingénieur chez Aquarius. Il faut épargner à la fois les anguilles et l’efficacité des centrales ! Des grilles plus serrées freineraient l’eau et retiendraient davantage de débris, d’où moins d’énergie produite. »

Des chercheurs de l’EPFZ ont ainsi été mandatés par l'Association des centrales de l’Aar et du Rhin pour une recherche appliquée de trois ans sur l'ensemble des poissons migrateurs. Chez Alpiq Hydro Aare, Urs Hofstetter se réjouit de voir les connaissances s’étoffer « afin d’assurer techniquement aux poissons une descente douce ». Peut-être par un dispositif de capture passif comme l’évoque Blaise Zaugg, d’où les poissons « glisseraient vers l'aval via un toboggan » ? Une fois les multiples glissades effectuées, ne resterait plus aux anguilles se hâtant vers le frai que 6000 km à parcourir...

Anguille / © Michel Loup

Poisson sur liste rouge

Les anguilles européennes, américaines ou japonaises figurent depuis 2009 en annexe II de la CITES, une convention censée protéger les espèces menacées d'extinction. Car la situation est grave. Il y aurait dans les rivières européennes 100 fois moins d'anguilles qu'il y a 25 ans, alors même qu'une première dégringolade de 90% des populations s'était produite vers 1980. Pourquoi ? Pertes d'habitat, pollutions ?

Les PCB par exemple s'accumulent dans les graisses de ces animaux à la maturité tardive et pourraient perturber le développement des œufs, spermatozoïdes et larves.
Plusieurs autres facteurs sont suspectés : le réchauffement, qui modifierait les courants marins dont l'animal est tributaire, mais aussi un ver parasite qui détruit leur indispensable vessie natatoire, ou encore certains virus. Pour ne rien arranger, on pouvait avant 2009 pêcher jusqu'à 400 millions d'anguilles par an, des civelles pour la plupart. La moitié de ces prises étaient exportées vers l'Asie pour y être engraissées.

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Couverture de La Salamandre n°206

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 206
Octobre - Novembre 2011
Article N° complet

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