Mégapole des minuscules

Article extrait du dossier Fourmi land
Les six espèces de fourmis des bois présentes en Suisse et en France construisent des dômes, mais seule Formica paralugubris a poussé l'expérience jusqu'à ériger une super-colonie. Dans le Jura vaudois, près du col du Marchairuz, les fourmilières qui constituent cette mégapole peuvent atteindre 1,70 m de haut. Le sol est si mince à cet endroit que les ouvrières n'ont pas le choix. A défaut de pouvoir enterrer leur nid, elles construisent en hauteur. / © Dominique Mertens

A 1400 mètres d'altitude, dans le Jura suisse, s'étend la plus grande colonie de fourmis des bois connue en Europe. Visite guidée.

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Du mois de mars jusqu'en octobre, Fourmicity ne dort jamais. Sous les épicéas et les sorbiers s'étend une mégapole fondée par une fourmi des bois à l'ambition dévorante : Formica paralugubris. Sur 70 hectares du Parc Jura Vaudois, une nation d'insectes a construit une cité de quelque 1200 fourmilières peuplées par 200 millions d'âmes. Une ville si vaste qu'elle se divise en quartiers, reliés entre eux par 100 km de pistes.
Aux beaux jours, ces autoroutes ont été le théâtre d'une activité frénétique : livraison des produits de la chasse et de l'élevage de pucerons, acheminement de résine antifongique et transport de cocons. En automne, l'empire décline et se replie peu à peu sur lui-même. N'en déplaise à Jean de La Fontaine, ces fourmis-là ont vécu à fond tout l'été et n'ont pas fait de réserves !

On ferme !

Sous les lactaires salmonicolores, une troupe d'ouvrières caracole entre les herbes et se dirige vers son logis. Les mois précédents, elles ont nourri leurs reines et le couvain : œufs, larves et nymphes dans leur cocon. Maintenant, plus la température chute, plus les corps s'engourdissent. Il est temps de se mettre à l'abri.
Chaque fourmilière de la métropole compte en moyenne 1500 reines. Celles-ci tout comme leurs filles, les ouvrières, survivent l'hiver dans le nid. Mais le room service est fermé pour les larves et les nymphes. Celles qui n'ont pas terminé leur croissance et leur métamorphose à temps sont purement et simplement dévorées. Puis l'ensemble des habitantes entre en hibernation pour six mois dans les profondeurs du nid, au niveau du sol et juste au-dessus.

Citadelle fortifiée

Le mercure peut tomber à -20°C à l'extérieur, le dôme ne gèle que sur cinq à dix centimètres d'épaisseur. Dans l'antre, l'atmosphère et les corps des insectes conservent une température de un à trois degrés. Et puis, l'édifice doit supporter une couche de neige qui peut atteindre un mètre d'épaisseur. Aucun problème : au fil des années, les vieilles aiguilles et autres débris rejetés à l'extérieur forment une couche de tourbe qui renforce le dôme depuis le sol jusqu'à la moitié de sa hauteur. Ce rempart n'empêche pas le pic noir de s'attaquer à la fourmilière. L'oiseau profite de la léthargie de la colonie pour lancer ses coups de boutoir et gober les fourmis endormies. Il peut faire des dégâts impressionnants, mais la forteresse ne s'effondre jamais totalement. Vaille que vaille, Fourmicity résiste jusqu'à la fin des grands froids.

Couverture de La Salamandre n°206

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 206
Octobre - Novembre 2011
Article N° complet

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