Au 3e top, déchaussez-vous !

Rhabilleuse de montres le matin, Corine Estoppey consacre ses après-midi à son second métier, accompagnatrice hors sentiers battus et déshabilleuse de pieds.

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Il bruine froidement sur La Chaux-de-Fonds. Au début de l’avenue Léopold-Robert – le Pod –, un point rouge solitaire près de la Grande Fontaine aux douze tortues. Droite comme un « i » dans sa veste à capuchon, les pieds au sec, Corine Estoppey attend, impassible et toujours prête. Le Pod, un lieu de rendez-vous bien nommé pour rencontrer une femme de 30 ans qui fait le pari de ramener les gens à la nature par les arpions. On pourrait nommer naturopodes ces adeptes de la balade à pieds nus occasionnelle. Peu à voir avec le militantisme des « barefooteuses » et « barefooteurs ».

Paul McCartney est pieds nuds sur l’album Abbey Road

A la recherche de l’harmonie

Quel est le point commun entre Marilyn Monroe photographiée par Milton Green, le Beattle Paul McCartney sur l’album Abbey Road (> photo) et Le Christ guérissant les aveugles peint par Poussin ? Ils sont habillés avec soin, mais vont pieds nus. Et cette nudité parle. Elle dit l’amour, la liberté, la simplicité. En 2010, les va-nu-pieds du dimanche et « barefooteurs » militants vont de l’avant.
Tout particulièrement en Allemagne et en Suisse alémanique où s’ouvrent chaque année de très officiels sentiers classés « Barfusswege » (itinéraires réservés aux pieds nus) avec des passages aménagés de copeaux, de sable, de galets. Certains adeptes du « barefooting » se réclament du bon vieux docteur Kneipp, chantre de la santé par l’eau froide, et du nudisme. D’autres, au nom d’une mystique ou de la fin du capitalisme, prônent la libération du carcan des godasses, même en hiver.

Un si agréable fourmillement

Dans le fracas de l’eau crachée par les tortues, Corine Estoppey montre du doigt la fontaine de 1888. « On raconte que ces bêtes inconnues dans la région remplacent, par vengeance de l’artiste, les nymphettes qu’il avait prévues et que la ville avait refusées par moralité. Tortue signifiait à l’époque prostituée. Bon, en route ! » ponctue celle qui, à l’occasion, aime placer un conte ou une anecdote. Elle propose de se rendre chez elle, à son atelier d’horlogère indépendante, en s’accordant une étape chez sa masseuse, pour parler petons.
Rue du Progrès, Sonia Richard, cliente et soigneuse de Corine Estoppey, tient son salon. Elle se souvient de leur première sortie dans le Jura roussi par l’automne : « Au début, tout le monde scrutait le sol et avançait avec prudence. Puis Corine nous a fait jouer sur l’herbe et la confiance est venue. Quel agréable fourmillement, quelle énergie ! Jusque-là, mes pieds étaient pour moi fonctionnels. Ils sont devenus précieux ! » Les pieds, « une miniature du corps ». Ceux de notre guide, un joli 39 et demi, sont

« robustes sans être osseux, bien cambrés » , avec « une peau douce, presque sans corne ». Marcher comme les nymphes dans la rosée « n’est pas une panacée , rigolent les deux amies, n’empêche que ni l’une ni l’autre ne s’est enrhumée l’hiver dernier, comme si cela avait stimulé le système immunitaire ».

Elevée loin de la nature

De l’autre côté de l’avenue qui coupe la ville en deux, au sommet d’une ancienne fabrique, voici l’atelier d’horlogerie. Près de la fenêtre, l’établi, les outils et des instruments de mesure. Le matin, au son de la radio Couleur 3, Corine Estoppey répare des mouvements de montres. Au mur, des photos des coteaux du Doubs et du Chasseral, ses
coins. Le métier d’horlogère-rhabilleuse, elle l’a choisi « plus par raison que par passion » , parce que, enfant, elle a « trop déménagé pour aimer l’école ». A 21 ans, elle trouve une place au Locle, puis dans l’horlogerie de luxe dans la vallée de Joux. C’est là que, juste avant de s’établir à Hongkong dans l’après-vente, un sentiment inconnu l’envahit : l’amour fou pour les pâturages boisés et l’air libre, à 26 ans. Et avant ? « Pas de vrai contact avec la nature ! » Née d’un père dingue de parachutisme et d’une mère amatrice de vieilles pierres, elle a passé ses loisirs d’enfant dans les campings d’aérodrome du Midi.

Fakir du Lotus Bleu

Comment rattraper le temps perdu ? En s’offrant coup sur coup une formation d’accompagnatrice en moyenne montagne, un travail de diplôme sur la marche à pieds nus, puis un outil, Voyage Nature. Créée l’an dernier, sa micro-agence s’est fait remarquer par ses balades à pedibus (nudibus) et son usage doux de la nature.
Corine Estoppey se contente d’un coin tranquille, avec ordinateur et paperasse, dans le logement qu’elle partage avec son ami, guide de haute montagne. Il y a de l’osier frais pour ses essais de vannerie, un coussin pour ses dentelles, des plantes médicinales qui sèchent. Au retour des randos, l’aventurière aux mains de fée aime enfiler des pantoufles, comme le fakir des aventures de Tintin. Après avoir foulé la campagne orteils au vent, elle trouve le sol de son appartement « vraiment trop dur pour y marcher pieds nus ».

Corine Estoppey / © Sandro Campardo

Corinne Estoppey

  • 1980 : Naît à Zurich.
  • 2001 : Diplôme d’horlogère-rhabilleuse à Soleure. Etudie les techniques de restauration et trouve une place au Locle.
  • 2006 : Travaille dans la vallée de Joux. Coup de foudre pour la nature. En cours d’emploi, formation touristique en Valais.
  • 2008 : Long voyage en Turquie.
  • 2009 : Diplôme d’accompagnatrice en moyenne montagne, création de l’agence Voyage Nature. Nouveau séjour turc.
  • 2010 : Partage son temps entre son atelier d’horlogère et son agence.

Cinq questions à Corine Estoppey

Un son qui ensorcelle vos pieds ? Celui des tas de feuilles mortes. Cela les amuse de marcher dedans, cela les excite !

Si vos orteils avaient des yeux ? Ils attendraient que je sois couchée dans la forêt et, bien dressés, ils observeraient le ciel, les nuages, les pics.

Leur peau aime respirer ? L’herbe fraîche légèrement broutée sur un pâturage, tôt le matin.

Et elle adore toucher ? La boue tiède et assez mouillée pour garder les traces.

Et s’il y avait dix petites bouches au bout de ces pieds ? Ce serait pour déguster des framboises. Ah ! Cueillir les baies une à une, et puis, quand il y en a une belle collection, les manger d’un coup, en savourant !

Couverture de La Salamandre n°199

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 199
Août - Septembre 2010
Article N° complet

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