Calanda, entre guerre et paix

Article extrait du dossier Le loup parmi nous
200 km2 à cheval entre les cantons des Grisons et de Saint-Gall, tel est le territoire de la meute de loups du Calanda. / © Alessandro Staehli

La première meute de Suisse prospère depuis cinq ans dans les Grisons, à quelques kilomètres de Coire. Reportage sur les traces d’un prédateur contesté.

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9 février 2015, quelque part sur le versant gauche de la vallée du Rhin. Des rafales de vent chaud décoiffent les sommets blancs du massif du Calanda jusqu’à 2800 mètres d'altitude. C'est le foehn qui souffle avec insistance en effaçant prématurément l’hiver. Un gros 4 x 4 noir avance en écrasant la neige ramollie. Au volant, René Gadient, de l'Office cantonal de la chasse et de la pêche. « Le loup emprunte régulièrement les pistes forestières pour se déplacer à travers ce terrain accidenté. »

garde-faune piège photo René Gadient

René Gadient, de l'Office cantonal de la chasse et de la pêche relevant un piège photo. / © Alessandro Staehli

Dans son secteur, le garde-faune a déjà observé le superprédateur une dizaine de fois. Sa dernière rencontre ? Dans la lumière des phares, à 20 mètres. « Il a regardé dans ma direction quelques instants, comme un fantôme. A l’instant où je saisissais mon appareil photo, il s’est éclipsé. » Où est-il maintenant ? Ou plutôt où sont-ils ? Après une nuit de vadrouille sur les traces des cerfs, des loups peut-être dorment tout près d’ici…

Une bière, un symbole

Soufflées par le vent, des centaines de feuilles de hêtres volent devant les roues de la Jeep. Ici et là, des nuages de pollen gonflent autour des noisetiers. Après un dernier virage, le garde-faune s’arrête. Nous allons poursuivre à pied. Un peu plus loin, une grosse empreinte au milieu du chemin attire notre attention.

Une grosse empreinte dans la neige, loup ou chien? / © Alessandro Staehli

Loup, ou chien ? *« Difficile à dire. Les gens viennent souvent se promener ou faire du jogging dans cette fo*rêt », note René Gadient. De nombreuses traces de raquettes et des pas dans la neige en témoignent.

Des traces de raquettes et des pas dans la neige témoignent de la fréquentation de cette forêt. / © Alessandro Staehli
trace neige garde-faune loup

René Gadient observe une empreinte dans la neige. / © Alessandro Staehli

Dans la région, les premières preuves de la présence du prédateur remontent à octobre 2011. Quelques mois plus tard, la naissance de quatre louveteaux fait sensation dans les médias de toute la Suisse. Dix-sept ans après son retour, le loup se reproduit enfin dans le pays. Jusqu’ici réputé loin à la ronde pour une bière qui porte son nom, le massif du Calanda devient un véritable symbole national.

Aujourd’hui, on assiste même au développement d’un tourisme du loup. « Il m’arrive de rencontrer des familles qui choisissent de venir randonner dans la région dans l’espoir de croiser son chemin. » Alors, allons-nous l’observer aujourd’hui ?

Souriez, vous êtes filmés

Le chemin serpente entre de hautes buttes couvertes de pins. Nous avons comme l’impression d’être observés. Soudain, René Gadient s’arrête devant un sapin. Clé en main, il s’agenouille et ouvre une étrange boîte métallique parfaitement camouflée et cadenassée au tronc. « Voici l’un de mes pièges photo, mes yeux dans les bois. » L’emplacement de l’appareil a été soigneusement choisi. « Ce vallon qui descend derrière nous et ces rochers en aval forment un goulet d’étranglement qui canalise le passage des animaux. » La carte mémoire de l’appareil lui donne raison : chevreuil, cerf, renard, blaireau et aussi quelques promeneurs ont été flashés. Mais aucun loup. Le garde-faune efface les images et remet en place la caméra.

Il est presque impossible de reconnaître les différents membres de la meute sur la base de photos ou de vidéos. Pour cette raison, le monitoring s’effectue aujourd’hui surtout grâce à des analyses d'ADN. « Nous récoltons des échantillons de crottes, d’urine ou de salive sur les carcasses d’ongulés tués par le loup et les envoyons au Laboratoire de Biologie de la Conservation de l'Université de Lausanne. » Comme des détectives, gardes-faune et scientifiques reconstituent ainsi inlassablement le comportement et les déplacements des loups.

pistage loup garde-faune

«Nous récoltons des échantillons de crottes, d’urine ou de salive sur les carcasses d’ongulés tués par le loup… / © Alessandro Staehli

pistage loup garde-faune

…et les envoyons au Laboratoire de Biologie de la Conservation de l'Université de Lausanne. » / © Alessandro Staehli

Emeutes dans la meute

Depuis 2012, quatre à six louveteaux ont vu le jour chaque année sur le Calanda. Faut-il en déduire que la meute compte désormais 20 ou 30 individus? « Pas du tout ! Les jeunes restent avec leurs parents pendant une année et demie au maximum, après quoi le père les chasse » , précise René Gadient. Suivant la saison, il y aurait donc dans la région au maximum six à dix loups.

Juste à côté du chemin, empreintes, écorçages et crottes témoignent de l’abondance des cerfs. Un paradis pour les loups… comme pour les chasseurs ! Si la relation entre les uns et les autres est parfois un peu tendue, les effectifs d’ongulés sauvages n’ont pas baissé suite au retour du grand prédateur. En revanche, le gibier est plus prudent, ce qui rend la chasse plus difficile mais aussi plus intéressante. « Les loups s’attaquent surtout aux individus plus faibles, comme les malades. Les chasseurs, eux, cherchent surtout le trophée. Souvent, ce ne sont pas les mêmes proies. » La meute du Calanda se nourrit de cerfs, de chevreuils et parfois de chamois. En été, quelques marmottes sont aussi capturées.

Chamois / © Alessandro Staehli

Si près de la ville

D’un pas décidé, le garde-faune avance jusqu’à une clairière offrant une vue plongeante sur Coire. La proximité entre les loups et la capitale grisonne est impressionnante. On imagine sans peine les débats qui doivent enflammer les cafés de la capitale des Grisons. « Au début, il n’y avait pas de tension. Discrets et farouches, les loups fuyaient l’homme. » Protégés par des chiens de berger, les quelques troupeaux de la région ne sont que très rarement attaqués. On ne dénombre que cinq à dix moutons tués par an.

Encore aujourd’hui, voir ce prédateur relève du plus grand des hasards. Mais au fil des années, les observations se sont multipliées jusqu’à une fréquence hebdomadaire. Des coups de fil paniqués sollicitent régulièrement une intervention musclée des autorités. « Les gens qui l’ont vu sont souvent impressionnés que le loup les dévisage calmement pendant quelques instants. Sans respect ni peur. » La bête ne craindrait-elle plus l’homme ?

34 000 tel est le nombre d'habitants de Coire. Le territoire des loups frôle la plus grande ville des Grisons. / © Alessandro Staehli

Fantasmes de retour

11 h du matin, 11°C. Le peu de neige qui reste fond à vue d’œil. Trouver des traces s’avère de plus en plus difficile. « Tôt le matin, il n’est plus rare que des gens qui promènent leur chien ou qui vont au travail croisent le prédateur aux alentours des villages.» Surtout en hiver. Mais que cherche-t-il près des maisons ? A manger, tout simplement.

Les chutes de neige poussent les cerfs et les chevreuils à descendre et à sortir des bois pour brouter dans les prairies et les pâturages. Les loups les suivent sans grande peur de l'homme. C’est alors que les contes reprennent vie. « Certains parents sont terrorisés par l’idée que le loup attaque leurs enfants dans la forêt ou sur le chemin de l’école », confie René Gadient.

forêt tronc

© Alessandro Staehli

Trouver la juste distance

D’après les biologistes, un loup sauvage en bonne santé n’attaque jamais un être humain. Alors pourquoi s’inquiéter ? « Si à tout hasard un accident venait à se produire, par exemple avec un loup malade et agressif, ce serait la fin de l’espèce en Suisse ! » Pour répondre aux inquiétudes de la population, le canton des Grisons a donc proposé une solution discutée et très délicate : réinstaurer la peur de l’homme. Comment ? En tirant deux jeunes. Alors que l’Office fédéral de l’environnement a appuyé la demande, les associations de protection de la nature l'ont fortement contestée. « Cela peut paraître paradoxal, mais cette décision brutale vise à favoriser une cohabitation durable avec le loup sur le long terme », explique René Gadient. Les tirs d’effarouchement pratiqués dans d’autres pays ne portent pas toujours leurs fruits et ne constituent pas une alternative valable. Là où il est chassé, comme en Biélorussie, le loup se montre beaucoup plus méfiant, ce qui serait préférable pour lui.

2 tel est le nombre de résidences des loups les plus célèbres de Suisse. En été, ils préfèrent le versant saint-gallois du Calanda, plus frais et ombragé. En hiver, la meute suit le gibier côté Grisons, sur le flanc méridional moins enneigé. / © Alessandro Staehli

Viser la détente

L’autorisation de tir donnée par la Confédération a eu le mérite de calmer immédiatement les esprits. « Ce n’est pas une chasse au loup. Nous allons procéder à ces deux tirs si les problèmes persistent et uniquement si les conditions sont remplies. » Entre temps, comme d’habitude, le loup divise son monde. « Les habitants de Coire condamnent cette décision. Mais très peu d’entre eux ont eu affaire avec le prédateur. Dans les villages les plus concernés en revanche, beaucoup plus de gens l’ont déjà rencontré et sont favorables à cette mesure, sans pour autant détester le loup. » René Gadient est serein. « Je pense que c’est un moment clé pour le loup en Suisse. Ces tirs ciblés représentent probablement un passage obligé. Pour ma part, cet animal me fascine. J’espère que ce n'est pas moi qui devrai presser la détente. »

René Gadient garde-faune

René Gadient: «Je pense que c’est un moment clé pour le loup en Suisse. Ces tirs ciblés représentent probablement un passage obligé.» / © Alessandro Staehli

Pas à pas sans appâts

Notre société n’aurait-elle pas aussi sa part à faire pour vivre en paix avec les loups ? « C’est pourquoi nous allons dans les écoles pour sensibiliser les enfants. Nous faisons aussi des conférences pour éduquer la population et changer certaines de nos pratiques. Car la cohabitation avec le sauvage, ça s’apprend. » Stop par exemple aux appâts aux renards, qui attirent les loups près des agglomérations. Et plus question d’abandonner un placenta sur un pâturage à la naissance d’un veau.

loups calanda meute / © René Gadient

La Jeep redescend dans la vallée. En traversant le Rhin sur un grand pont de béton, nous ne pouvons pas nous empêcher d’imaginer un jeune loup emprunter le même passage, poussé par la nécessité de coloniser un nouveau territoire. « La densité de population humaine est faible aux Grisons et il y a beaucoup d’ongulés sauvages. Si l’on apprend à vivre avec lui, ça ne m’étonnerait pas que, dans 20 ans, il soit un peu partout dans le canton. » En attendant, une deuxième meute s’est constituée au Tessin en 2015 et une troisième tout récemment en Valais entre val d'Anniviers et vallée de Zermatt. Si le loup semble prêt à recoloniser d’autres régions du pays, son destin dépendra de l’accueil que nous lui réserverons. L’accepterons-nous ?

Pour tout savoir sur les traces, La Salamandre vous propose les Miniguides Pister les ongulés et Pister les carnivores.

Le retour du loup en Suisse en quelques dates.

Retrouver tout le dossier Le loup parmi nous de la Salamandre n° 237.

Couverture de La Salamandre n°237

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 237
Décembre 2016 - Janvier 2017
Article N° complet

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