Adieu monde globalisé

Tout s'écroule pour les amphibiens. / © Jean-Luc Wisard

Même dans les espaces protégés, les amphibiens déclinent à grande vitesse. En quoi cette catastrophe désormais planétaire doit-elle nous inspirer ?

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C'est un chiffre terrible. Sur les 7500 espèces d'amphibiens connues sur Terre, 32% ont disparu ou sont sur le point de l'être. Ce déclin global et sévère s'amorce à partir des années 1950. Puis la globalisation progressive de notre société amène de nouveaux dangers. Le plus dévastateur d'entre eux est très certainement une maladie émergente provoquée par un champignon : le chytride. Détecté pour la première fois au Mexique, Batrachochytrium dendrobatidis a d'abord dévasté les populations d'amphibiens d'Amérique centrale avant qu'on le retrouve un peu partout dans le monde avec des degrés de virulence variables. Le front d'infection peut avancer de 50 km par an.

En 30 ans, cette véritable peste a entraîné à elle seule la disparition complète de 120 espèces d'amphibiens sur tous les continents. La faute à nos échanges intercontinentaux et à un intense trafic légal et illégal d'animaux souvent relâchés dans la nature. En France, ce champignon qui s'attaque aux parties cornées des amphibiens et qui les tue au moment de la métamorphose a jusqu'ici frappé particulièrement fort dans les Pyrénées.

Les amphibiens sont soumis à des stress multiples dont les effets s'additionnent les uns aux autres. La détresse extrême dans laquelle nous les mettons doit résonner à nos oreilles comme un sérieux avertissement. Si la Terre ne permet plus la survie de tous ces animaux, sera-t-elle encore accueillante pour l'espèce humaine ? Pas sûr ! Alors bougeons-nous et changeons le monde.

Menaces locales

qui ont fait le gros du travail au XXe siècle

Destruction des milieux

En Europe occidentale, nous avons mené une lutte acharnée contre les zones humides dont les amphibiens dépendent complètement et nous continuons le saccage en urbanisant nos campagnes.

Ces animaux ne trouvent plus de sites de reproduction, ni parfois de territoires d'estivage ou d'hivernage (prairies marécageuses, bocage, forêts de feuillus…). Sous les Tropiques, la destruction est tout aussi rapide.

Empoissonnement généralisé

Naturellement, un plan d'eau isolé n'abrite aucun poisson. Malheureusement pour les amphibiens, nous en relâchons partout, soit pour la pêche, soit pour nous débarrasser de pensionnaires devenus encombrants.

Toutes les espèces de poissons peuvent éradiquer les amphibiens locaux, ne serait-ce qu'en broutant leurs pontes. Voilà pourquoi les plans d'eau temporaires sont si précieux. Hélas, ce sont les plus faciles à drainer.

Morcellement du paysage

Pour accomplir leur cycle vital, beaucoup d'amphibiens doivent se déplacer, ce qui est extrêmement dangereux dans un environnement morcelé et bétonné. Les populations survivantes sont souvent complètement isolées, ce qui les condamne à moyen terme.

Toxicités multiples

L'addition des pesticides, des métaux lourds et des substances endocriniennes que nous relâchons dans l'environnement empoisonnent les proies des amphibiens, ce qui se répercute évidemment sur eux.

Souvent, il n'y a tout simplement plus rien à manger. Ou alors, les animaux cumulent les stress de toxicité, ce qui affaiblit leur système immunitaire, quand cela ne les tue pas. Question à cent sous : ne sommes-nous pas menacés comme eux par ce cocktail explosif ?

Menaces globales

qui en rajoutent une grosse couche au XXIe siècle

Dérèglement climatique

Le réchauffement brutal du climat pourrait porter le coup de grâce à beaucoup de populations isolées ou en limite climatique. C'est le cas par exemple des grenouilles rousses dans l'ouest de la France.

Quant à la multiplication des sécheresses et des canicules, elle posera problème pour la plupart des espèces.

Azote atmosphérique

La pollution d'origine humaine charge de plus en plus l'atmosphère en oxyde d'azote qui transforme la pluie en engrais dilué. Plus d'azote dans les milieux aquatiques, cela veut dire plus d'algues filamenteuses, plus de décomposition et moins d'oxygène.

Voilà qui peut provoquer de grosses mortalités chez les têtards, lorsque l'oxygène produit en journée par la végétation est entièrement consommé la nuit.

Maladies émergentes

Des lâchers massifs dans le monde entier de xénopes, une grenouille africaine autrefois utilisée pour les tests de grossesse, ont probablement accéléré la diffusion planétaire du chytride, un champignon tueur d'amphibiens dont on connaît plusieurs souches diversement actives.

Une deuxième espèce de ce champignon a été découverte en 2013 aux Pays-Bas. Probablement d'origine asiatique, Batrachochytrium salamandrivorans est en train de décimer les salamandres hollandaises et belges avec une virulence inédite. Son arrivée chez nous n'est qu'une question de temps.

Brassage international

Les déplacements d'animaux sauvages d'un continent à un autre peuvent provoquer de véritables bombes à retardement : soit des espèces envahissantes, soit l'irruption de nouvelles maladies.

Hélas, les amphibiens font l'objet d'un commerce intense en grande partie illégal de la part de nombreux terrariophiles. A cela s'ajoutent des importations officielles pour la consommation ou les laboratoires de recherche. Combien d'espèces exotiques sont-elles apparues à deux pas d'un campus ?

Concurrents et prédateurs invasifs

De nombreux animaux exotiques sont introduits volontairement ou non par l'homme. Certains sont très compétitifs et se développent au détriment des espèces locales.

C'est le cas par exemple de l'énorme grenouille taureau d'origine américaine dans l'ouest de la France ou des écrevisses de Louisiane. Sans oublier les grenouilles rieuses désormais incontournables (voir notre article : Casse-tête chez les vertes).

Grenouilles and Co

Particulièrement vulnérables parce que :

  • dépendance aux habitats aquatiques, les plus perturbés et les plus menacés
  • cycle de vie complexe sur plusieurs milieux différents
  • capacité de déplacement limitée
  • surface du corps perméable aux polluants et aux pathogènes

Ils sont nombreux à se battre pour les amphibiens. Quelques exemples pour se donner des idées avec notre article : Ils se mouillent pour les grenouilles.

Retrouvez tous les articles du dossier : Le silence des grenouilles.

Couverture de La Salamandre n°238

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 238
Février - Mars 2017
Article N° complet

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