Les seigneurs des cimes

Bouquetin au repos. «On dirait un grand morse placide échoué sur un îlot de pierre.» / © Laurent Willenegger

Superbes, confiants et forts, les bouquetins placent la montagne sous le signe du Capricorne.

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17 décembre

Plus nous montons, plus les arbres s’espacent. Bientôt, plus rien ne cache la découpe dentelée des montagnes, ni les paillettes d’argent qui illuminent le ciel. Là où les derniers arolles rabougris marquent la fin de la forêt, nous nous arrêtons brièvement. Au-delà de cette limite, l’ombre bleue de la nuit s’ouvre sur le royaume du lièvre blanc, du lagopède et du bouquetin. Un royaume silencieux comme le cristal, un royaume vierge et dangereux.

Depuis des années, nous rêvions d’apercevoir les joutes formidables et les amours secrètes du seigneur de l’hiver. Mais les avalanches, le blizzard et les chutes de pierre nous ont plus d’une fois retenus. Et maintenant, enfin, nous voici à une heure de raquettes des châteaux de pierre où, chaque année à la mi-décembre, les imposants chevaliers se donnent rendez-vous.
Montagnard aguerri, le bouquetin est infiniment mieux adapté que nous à la vie en altitude. Ses cent kilos de muscles se jouent du vide avec une aisance déconcertante. Son poil fourni doublé d’une épaisse couche de graisse lui permet de résister à des températures polaires. Enfin, en hiver, cette grande chèvre sauvage peut se contenter d’une nourriture extrêmement frugale.

Un éclat de soleil fait miroiter l’aiguille d’Oran. Nous continuons à grimper tandis que les étoiles pâlissent. La nuit bleue devient océan blanc sur lequel flottent des taches sombres : des chamois. Au-dessus d’un escarpement, l’œil doré d’un grand bouquetin se fixe calmement sur nous. L’animal nous laisse approcher en mâchouillant quelques herbes. Puis il s’assoupit. On dirait un morse placide échoué sur un îlot de pierre. Tout y est : rondeur, couleur, puissance et surtout deux armes redoutables, longues de près d’un mètre.

Croquis de bouquetin / © Laurent Willenegger

18 décembre

En ce début d’hiver, les bêtes ont réduit leurs mouvements au strict minimum. Même les bouquetins les plus valeureux ont renoncé à courir de harde en harde. Ils occupent une citadelle rocheuse avec des groupes de femelles suitées par leurs jeunes. Entre les pierres incrustées de lichens, on voit leurs traces, leurs crottes rondes, on sent leurs odeurs fortes. Il y a là suffisamment d’herbes sèches dénudées par le vent. Alors, à quoi bon courir la montagne quand la neige est si épaisse ?

Un groupe d’étagnes gracieuses avance sur la crête… suivies par un mâle aux cornes gigantesques qui flaire avec insistance la dernière d’entre elles. Et elle, veut-elle de lui ? Le prétendant la suit dans un éboulis tandis qu’arrive un second prétendant bien cornu lui aussi. Les deux rivaux se font face, présentent leurs trophées, s’effleurent. On dirait presque des caresses entre vieux complices. Simples salutations pour confirmer une hiérarchie établie depuis l’été ?

A part quelques sifflements, les mâles sont étonnamment calmes. D’ailleurs, ils se laissent approcher de près. Confiant et débonnaire, le bouquetin a toujours été une proie facile pour l’homme. Malgré les menaces de tortures, et même parfois la peine de mort pour les braconniers, nul ne put empêcher leur disparition des Alpes. Nul hormis le roi Victor-Emmanuel II d’Italie. Ce monarque réussit à préserver un petit cheptel dans ses chasses gardées du Grand Paradis. Sans les bêtes ainsi protégées dans le Val d’Aoste, puis réintroduites dans toutes les Alpes, le fier bouquetin aurait disparu pour toujours.

Nous descendons prudemment le long d’un escarpement entre rochers, touffes d’herbe et plaques de neige. Stop ! Un gros bouc se tient là, figé derrière une femelle en train de ruminer. Il tire la langue, lève la tête en arrière, tous muscles tendus. Après une longue attente, il bouscule l’étagne qui se lève et s’esquive en contrebas. Les deux bêtes ont disparu. Le soleil aussi. Mais l’un continuera à talonner l’autre, des nuits et des jours si besoin est, jusqu’à ce qu’elle consente enfin à quelques accouplements furtifs et le plus souvent nocturnes.

Le bouc en plein rut: «Il tire la langue, lève la tête en arrière, tous muscles tendus.» / © Laurent Willenegger

19 décembre

Nouveau départ avant l’aube. Cette fois, au lieu de contourner le massif rocheux par la droite, nous tentons une approche directe par en bas. Bonne idée : des bouquetins apparaissent partout au-dessus de nous, dispersés sur leurs châtelets de pierre séparés par des couloirs blancs. Nous sommes résolus à remonter l’un de ces corridors en zigzaguant pour arriver à la hauteur des grands mâles. Après une ascension difficile, on atteint finalement un replat au milieu des bêtes qui nous accueillent sans broncher.
A côté de nous, une étagne remet à l’ordre un prétendant d’un vigoureux coup de corne. Elle, toute en finesse, délicates chaussettes blanches, cornes étroites et torsadées. Lui, taureau brun foncé, épais, trapu, lourdement armé.

Nous observons les mâles se défier pendant des heures. Ils s’arrêtent parfois pour manger un peu de neige sans jamais se quitter des yeux. Ils gravissent les couloirs les plus raides, se poursuivent dans les rochers, flirtent avec le vide en reprenant toujours leur équilibre au dernier moment.
Alors qu’une lumière de plus en plus froide sonne l’heure du retour, voici soudain trois énormes chevaliers qui dévalent la pente enneigée en face de nous. Leur galop n’a plus rien de débonnaire. Toute la puissance des bêtes s’exprime enfin dans un nuage de neige. Ils descendent comme au ralenti, chaloupant leur corps d’avant en arrière, projetant des gerbes blanches.
Deux des grands seigneurs s’arrêtent net à dix mètres de nous. Se jaugent un instant. Et un, deux, trois chocs formidables font trembler la montagne. Volte-face, sifflements et les deux bêtes repartent au galop.

Mais où est passé le troisième ? Ses deux cornes dépassent au-dessus d’un bloc lisse, puis le voici encore plus près. Il marche vers nous, s’arrête un instant pour brouter, avance encore et lève finalement la tête à cinq mètres seulement. Son sifflement impérieux nous fait sursauter. La bête hésite, se retourne puis repart avec une tranquille majesté.

Les bouquetins se battent. «Et un, deux, trois chocs formidables font trembler la montagne.» / © Laurent Willenegger

La Salamandre remercie Anne et Eric Lapied pour leur accueil inoubliable en Vanoise.

Pour en savoir plus

Les amours du bouquetin en détails et en photos

Sur les traces des bouquetins d’Europe par E. Weber, éd. Delachaux et Niestlé

Mammifères sauvages d’Europe par R. Hainard, éd. Delachaux et Niestlé

Les seigneurs de l’hiver DVD vidéo et autres excellents films de montagne

Couverture de La Salamandre n°195

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 195
Décembre 2009 - Janvier 2010
Article N° complet

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