Quand vient l’envol de l’aigle dauphin

Article extrait du dossier Sa Majesté des cimes, l'aigle royal
Le jeune aigle royal s'écarte du nid. Va-t-il faire le grand saut aujourd'hui ? / © Denis Clavreul

Les journées rallongent. Les scènes de chasse se multiplient, l'habitant de l'aire a faim! Bientôt viendront l'appel du vide et l'envol du futur grand aigle.

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L'envol de l'aigle héritier

© Denis Clavreul (dessin), Jean-Luc Wisard (montage)

Si en plaine l'été pointe déjà le bout de son nez, en altitude chez les aigles on n'en est toujours qu'au printemps. Trois semaines se sont écoulées depuis l'éclosion, deux depuis la mort du cadet. L'aiglon restant se tient assis sur ses tarses et déplie ses ailes qui ressemblent encore à des moignons. La mère le nourrit toujours, le réchauffe ou lui fait de l'ombre. Durant cette période, elle est restée 80% du temps près de lui. Le jeune dépend encore de ses parents pour réguler la température de son corps.
A quarante jours, exit le duvet! Il est entièrement recouvert de plumes et autonome dans sa thermorégulation. Dès ce moment, l'aiglon se retrouve plus souvent seul au nid, la femelle chassant désormais activement pour soulager son compagnon, qui devait jusqu'ici nourrir toute la famille.

Un aigle royal adulte est capable de transporter des proies de 5 à 6 kg. / © Denis Clavreul

Les ratés de l'apprenti chasseur

En juin et juillet, les parents profitent des premiers courants ascendants du matin pour s'élever haut dans le ciel. A deux, comme en février. Les oiseaux prospectent chaque recoin de leur territoire, recourant fréquemment au rase-mottes pour surprendre une marmotte inattentive. Au nid, leur rejeton a les crocs, il faut le sustenter. Et malgré sa puissance et ses redoutables techniques de chasse, l'aigle se loupe neuf fois sur dix.
Les besoins nutritionnels du petit augmentent rapidement. A six semaines, il consomme déjà 300 g de viande par jour. Un mois plus tard, ce sera même 700 g pour les jeunes femelles. Heureusement que l'été, saison d'abondance, est maintenant installé.
Elevé dans le luxe, le prince-aiglon continue à se faire gâter par ses infatigables géniteurs. A la huitième semaine, debout sur ses pattes, il devient de plus en plus entreprenant. Engraissé au rythme de deux à trois repas par jour, il pèse désormais trois kilos et a le même volume que son père. Son plumage foncé est presque complet.

Le jeune aigle, impatient de voler, sautille sur place en battant des ailes. / © Denis Clavreul

Il sautille sur place et bat des ailes, trahissant son envie de voler. Son impatience est renforcée par la raréfaction des visites de ses parents, qui finalement ne le nourrissent plus.
A la mi-juillet, tenaillé par la faim, il franchit enfin le dernier pas qui le sépare de l'adolescence: c'est le grand saut!

Fée du logis

L'aigle exerce certes l'art nobiliaire de la chasse, mais aussi celui plus populaire du nettoyage de printemps ! Les parents évacuent quotidiennement les restes de nourriture qui pourraient pourrir. Après éclosion, ils rafraîchissent l'aire de branchettes de pin, d'épicéa ou de sapin, dans le but d'isoler le poussin du fond du nid souillé de sang et d'excréments. Les terpènes contenus dans les conifères seraient d'ailleurs bénéfiques pour la santé de l'aiglon, les composés aromatiques agissant comme désinfectant. Dès l'âge de 20 jours, le poussin sait déféquer dans le vide depuis le bord du nid. Anticiper sa reproduction en hiver est une stratégie qui paie. Les proies abondent et les journées rallongent, pile au moment où les aigles doivent nourrir leur progéniture. Cette synchronisation parfaite entre le cycle de reproduction et le rythme des saisons a aussi été adoptée par le gypaète barbu.

Même s'il est régulièrement nettoyé, le nid dégage une odeur sauvage, fruit d'un mélange de résine et de cadavres. / © Denis Clavreul
L'envol de l'aigle héritier

Aigle royal en train de porter une grosse prise entre ses serres. / © Denis Clavreul

Quand l'aigle attaque

Avec la vue, les serres sont les armes principales de l'aigle royal. Elles sont capables d'exercer une pression environ 50 fois plus grande que nous avec nos mains! La méthode de chasse standard consiste en un vol de prospection ou en un long affût suivi d'un piqué oblique démarré très haut dans le ciel. L'effet de surprise et la violence de l'impact sont imparables. Immobile sur son trophée, l'aigle en assure la possession en le couvrant de ses ailes à moitié ouvertes et pliées vers le bas.
Les grosses prises, comme les jeunes chamois, sont dépecées sur place alors que les plus petites – les lièvres par exemple – sont transportées pour être dégustées en sécurité. Ecureuils ou loirs, plus légers, sont cueillis en plein vol. Pour les proies sociales, comme les marmottes, le travail se fait à deux. L'attention du groupe cible étant focalisée sur l'un des deux chasseurs, l'autre peut en profiter et attaquer en rase-mottes. Dans les Pyrénées, le rapace a été vu harceler des isards adultes pour les induire en erreur et les faire chuter dans les rochers.

Couverture de La Salamandre n°215

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 215
Avril - Mai 2013
Article N° complet

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