Le poisson caillou

Article extrait du dossier Chronique d'une rivière
Un chabot est visible à travers l'eau clair. Tapissé sur le fond de galets, il passe presque inaperçu. / © Pierre Baumgart

Père accompli, caméléon et musicien à ses heures, le chabot est un poisson aussi fascinant que méconnu. Mais supporte-t-il la baisse des eaux ?

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Mardi 18 août - Chaleur, chaleur ! La rivière est toujours là, mais ce n’est plus qu’un filet d’eau qui zigzague au milieu de son lit. Sur les galets secs, les graines semées par les crues ont germé. Par-dessus les orties poussent maintenant les impatiences, les chélidoines et les épilobes. Dans l’eau tiède, un banc de vairons s’agite. Ouf ! Ici, il y a encore de la vie !

Basses eaux, haut risque

Il y a une dizaine de jours, une catastrophe survenue en aval a fait craindre le pire. Le garde-pêche, alerté par l’un de nos trois peintres, a trouvé sur 200 mètres des centaines de poissons ventre à l’air, morts ou agonisants. Parmi eux, des truites énormes. Capturés et disposés dans des cuves bien oxygénées, seuls quelques-uns s’en sont remis et ont pu être libérés.

Que s’est-il passé ce jour-là ? Enquête faite, il semble que l’élément déclencheur soit une pollution arrivée du village le plus proche. Pas une substance toxique en soi, juste un peu de matière organique. En temps normal, cela n’aurait eu aucune conséquence. Mais dans une quantité d’eau si réduite, la prolifération de bactéries qui s’en est suivie a vidé la rivière de tout l’oxygène disponible. Lors des étiages, une modeste perturbation peut avoir des effets dramatiques.

Cette année, il reste extrêmement peu d’eau dans le lit principal. Quant aux affluents secondaires, la plupart sont à sec. Les écrevisses que nous avons observées en mai, rescapées d’une autre pollution, ont probablement péri. En tout cas, il ne reste plus une goutte d’eau dans les vasques qu’elles fréquentaient il y a quelques semaines.

Catastrophe prévisible

Les sécheresses épisodiques sont des événements naturels qui font partie de la vie d’une rivière. Hélas, leur fréquence augmente dangereusement avec l’exploitation des sources pour l’eau potable et la multiplication des captages. Quand le climat s’en mêle avec une succession de printemps secs et d’étés chauds, c’est le drame. Des pêches électriques organisées en hâte permettent de sauver une partie des truites, mais les écrevisses, les phryganes, les éphémères, que deviennent-ils ?

Chabot caché sous un gros galet. / © Laurent Willenegger

Beauté cachée

Et les chabots, sont-ils encore là ? Tout au long du printemps, nous avons rendu visite à ces étranges poissons presque invariablement cachés sous le même caillou, soulevant délicatement l’abri de l’un d’entre eux pour admirer sa robe camouflée. A force, nous avons parfaitement cerné sous quel genre de pierre il vaut la peine de regarder…

Un jour, pour mieux détailler sa tête proéminente et ses grandes nageoires pectorales, nous avons délicatement retiré un mâle de son abri pour le déposer dans un bac en plastique blanc. Extraordinaire métamorphose ! En réaction à ce nouvel environnement immaculé, le poisson a viré en quelques dizaines de secondes d’une teinte presque noire à un beige très clair. Poisson caméléon, poisson caillou littéralement vissé à son coin de rivière, le chabot nous a paru de plus en plus attachant au fil des semaines. Ce n’est pas un hasard si, parmi les innombrables sujets offerts par la rivière, c’est le seul choisi et dessiné par nos trois artistes. Jolie convergence sur un animal qui symbolise si pleinement l’esprit des galets.
Retour à la chaleur de l’été. On soulève une pierre. Rien. Une deuxième. Toujours rien. Suspense ! Sous la troisième se tient heureusement immobile l’un des plus grands chabots que nous ayons vus. Soulagés, on repose le caillou tout doucement, et on s’en va sur la pointe des bottes…

Peau de caméléon

Contrairement à la plupart des poissons, le chabot possède très peu d’écailles apparentes. Sa peau protégée par du mucus transparent a la propriété de s’éclaircir ou de foncer pour s’accorder à la teinte des cailloux sous lesquels il se cache. Surpris, l’animal camouflé se tient généralement immobile. S’il détale comme un diable qui sort de sa boîte, il n’ira pas loin. C’est un piètre nageur. Il est dépourvu de vessie natatoire, cet organe gonflable qui permet à la plupart des poissons d’ajuster leur flottabilité. Le chabot est taillé sur mesure pour se tapir au fond de la rivière à l’aide de ses deux grandes nageoires pectorales.

Chabot / © Michel Roggo

Un père actif

Au printemps, pendant les trois semaines qui précèdent la ponte, le chabot mâle s’aménage une cavité sous une large pierre. Le moment venu, après une danse nuptiale sommaire, la femelle dépose dans cet abri de 100 à 200 œufs. Parfois, une ou plusieurs autres femelles viennent ajouter leur ponte, aussitôt fécondée par le mâle. Il semblerait que les « chabotes » privilégient les nids où des œufs ont déjà été déposés. Par la suite, c’est le mâle qui garde le trésor. Il l’oxygène avec ses nageoires pour empêcher le développement de champignons et n’hésite pas à le défendre contre des prédateurs. A leur naissance, les alevins restent groupés une dizaine de jours sous sa garde.

Un chabot est visible à travers l'eau clair. Tapissé sur le fond de galets, il passe presque inaperçu. / © Pierre Baumgart

Colocataire de la truite

Le chabot chasse essentiellement à la tombée du jour et au petit matin, deux moments où la rivière compte le plus d’invertébrés à la dérive. Ses grands yeux lui assurent une bonne vision crépusculaire. Autrefois, certains pêcheurs l’accusaient de dévorer le frai des truites. C’est occasionnellement possible, mais la raréfaction des prises de pêche tient à d’autres causes : destruction des rivières, pollution de l’eau et barrages. Truite et chabot vivent généralement ensemble et adoptent un régime alimentaire complémentaire. La première se nourrit à 80 % d’insectes en train de se métamorphoser ou retombés dans l’eau alors que le second consomme exclusivement les stades larvaires. Joli compagnonnage qui rappelle celui de la bergeronnette des ruisseaux et du cincle plongeur. Sauf que, loin des rivières, le chabot s’aventure également dans les fleuves et même dans les lacs, jusqu’à 20 mètres de fond, pour autant qu’il trouve des galets à son goût.

Croquis de chabot / © Jérôme Gremaud

Poisson chanteur

Quand son nid est prêt à accueillir une femelle, le chabot se fait remarquer. Il émet des sons en comprimant brutalement sa tête. Avec deux espèces de gobies, c’est le seul poisson d’eau douce d’Europe capable de faire du bruit ! D’ailleurs, il semble que la femelle, quoique moins bavarde, soit aussi à même d’accomplir un tel exploit.

Du gravier aux galets

A chaque âge, sa taille de caillou ! Les chabots juvéniles se cachent dans des graviers où ils se nourrissent essentiellement des larves de mouches chironomes. Puis ils migrent vers des substrats plus grossiers. Les adultes, qui peuvent atteindre une longueur de 15 centimètres à dix ans, colonisent les plus gros cailloux. Une fois établis, il semble que les mâles soient extrêmement sédentaires et territoriaux. Les femelles se montrent plus voyageuses. La variété des abris nécessaires au développement du chabot explique qu’il subsiste uniquement dans des rivières mosaïques, là où un courant libre et naturel façonne une grande diversité de micro-habitats.

Couverture de La Salamandre n°197

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 197
Avril - Mai 2010
Article N° complet

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