Le jardin des berges

Article extrait du dossier Chronique d'une rivière
La végétation en bord de rivière est très riche. / © Jérôme Gremaud

Rencontres sur les berges, entre troncs et courant. Les fleurs font de la tapisserie tandis que la mousse Fontinalis donne des cheveux verts à la rivière.

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Mardi 7 avril - Au sortir de l’hiver, l’œil a soif de couleurs. Les teintes vives captent plus que jamais l’attention, un peu comme d’irrésistibles gourmandises après un long jeûne. Le regard, attiré par une touche vert fluo, se fixe sur un manchon de mousse autour d’un tronc. Puis il déguste un lichen orangé sur une branche. Avant de plonger par terre, au pied des frênes, des aulnes et des peupliers qui bordent la rive, pour goûter l’une des plus fraîches et toniques explosions que nous offre la nature.

Le cortège des vernales

Voici, sur fond de camaïeu vert tendre, le cortège jaune, blanc, rose et bleu des vernales, les fleurs annonciatrices du printemps. Plantes délicates, elles tirent profit à la fois du soleil et des réserves accumulées dans leurs racines pour démarrer la saison à toute allure. Ce matin, à deux pas du dos sombre et frémissant de la rivière, primevères, scilles, anémones, benoîtes, pulmonaires et violettes sont en pleine floraison. Dans quelques semaines, quand les feuilles des arbres auront débourré, elles poursuivront à l’ombre la maturation de leurs fruits. Avant de s’évanouir complètement dans le sous-bois jusqu’à l’année suivante.

Pour l’heure, c’est à qui distillera les parfums les plus subtils et les couleurs les plus contrastées pour attirer de rares et précoces insectes butineurs. Essentiellement des abeilles, ouvrières domestiques ou andrènes solitaires, des bourdons vrombissants et quelques gros bombyles. Ces intrigantes mouches velues équipées d’une longue trompe font la tournée des corolles avec une maîtrise du vol stationnaire digne d’un colibri.
Par endroits, la tapisserie est jonchée de cadavres allongés. Ce sont d’autres fleurs, déjà fanées, qui ont rempli leur office, des chatons de noisetier et de peuplier noir.

Le cordon des forêts

En contrebas, les flots gonflés par la fonte des neiges chantent aussi le retour du printemps. Nourrie et grossie par la montagne, l’eau s’est faufilée à travers champs avant de rejoindre la forêt et d’y divaguer en marigots. D’un simple ruisseau en y entrant, c’est devenu une rivière au sortir du bois. Puis, de courbes en lacets, elle a bercé trois villages, s’est faufilée sous des ponts et a actionné quelques vieilles roues à aube.

Accompagnée de son cordon boisé, elle a contourné plusieurs falaises de molasse avant d’atteindre ces méandres que nous avons choisis pour nos observations. Une jolie rivière à truites, une rivière ordinaire. Par endroits intacte, par endroits rectifiée, ici propre ou là un peu polluée. Plus bas, son lit se resserre. Les seuils de pierre se multiplient jusqu’à ce que ses eaux se fondent dans celle d’un autre cours d’eau à l’ombre d’un canyon. Une quinzaine de kilomètres en tout et pour tout. Et pourtant une vie entière ne suffirait pas à en explorer tous les trésors.

Rares sont les galets qui émergent des hautes eaux. Ils sont tout ronds, lustrés par l’eau froide, polis par les millénaires, unis, marbrés ou rayés, presque noirs, parfois bruns, rosés, bleutés, blancs ou de tous les gris du monde. Entre eux poussent parfois de toutes petites orties, modestes avant-gardes d’une jungle qui prospérera sur ces étendues de pierre quand les flots déclineront.

Vol par effraction

Corydale creux / © Philippe Emery

Le corydale creux fleurit, tantôt blanc, tantôt purpurin, aux premiers jours d’avril. Il cache son nectar au fond d’un éperon inaccessible aux butineurs dépourvus d’une longue trompe. Qu’à cela ne tienne ! Certains bourdons indélicats découpent un orifice à l’arrière de la corolle pour se procurer par effraction le liquide sucré. Le tubercule creux de cette plante était utilisé en médecine traditionnelle. La corydaline, substance paralysante à haute dose, a en effet des propriétés narcotiques. Attention, y goûter n’est pas sans risque…

Une anémone si jaune

Anémone fausse renoncule / © Christophe Bornand

Un peu plus tardive que l’anémone sylvie aux pétales blancs, l’anémone fausse renoncule fréquente les bois humides. Cette plante toxique avance chaque printemps de deux ou trois centimètres, selon la pousse de sa tige souterraine. Ses éclatantes fleurs jaunes, souvent deux par pied, tournent en suivant le soleil. De nuit ou par temps pluvieux, elles s’économisent en refermant leurs pétales. Parfois, l’anémone monte en tige pour produire, après quelques feuilles déformées, non pas une fleur classique mais la fructification également jaune d’un champignon parasite. Celui-ci inhibe la floraison de son hôte et stimule sa pousse pour que ses spores s’envolent de plus haut.

Herbe musquée

Muscatelle / © Fanck Le Driant
Plantes étonnantes des berges

Muscatelle / © Fanck Le Driant

Connaissez-vous la muscatelle ? Cette discrète curiosité des bosquets frais et humides présente une géométrie absolument unique. Ses cinq fleurs vertes adossées les unes aux autres s’inscrivent dans un petit cube vert clair. Celle du sommet possède huit étamines, les autres dix, qui produisent toutes à leur base un nectar sucré et délicatement relevé, d’où son nom populaire d’herbe musquée. Après la floraison, ce dé se transforme en un fruit charnu, sorte de framboise verte. Parfois, un animal le croque et fera voyager ses graines. Mais le plus souvent, la plante recourbe sa tige pour planter précautionneusement ce trésor sous ses feuilles lobées.

Etoiles d’avril

Scille à deux feuilles / © Benoît Renevey

La scille à deux feuilles, c’est la joie du printemps faite fleur. Ses étoiles bleues, rarement blanches, ornent les vallons humides et les abords des rivières. Absente de l’ouest de la France, cette bulbeuse doit son nom aux deux longues feuilles embrassant la base de sa tige. Quant aux graines, chacune contient un appât à fourmis ultra-protéiné. Les ouvrières ramènent ces gourmandises à leur nid puis, une fois que les larves en ont dévoré la partie nutritive, elles les rejettent autour de la fourmilière où elles pourront germer.

Lathrée fugace

Lathrée écailleuse / © Simon Bugnon

Véritable ovni du sous-bois, la lathrée écailleuse est dépourvue de chlorophylle. Cette plante blanche ou rosée parasite les racines des noisetiers et parfois des peupliers, des aulnes ou des hêtres. La lathrée fleurit et fait mûrir ses fruits durant les courtes semaines où les arbres se réveillent en faisant circuler une sève chargée de réserves nutritives. La tige fugace et ses fleurs tournées dans le même sens ne pèsent pas lourd comparées à la souche invisible qui peut peser plusieurs kilos. Celle-ci grandit pendant une dizaine d’années avant de fleurir pour la première fois.

Couverture de La Salamandre n°197

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 197
Avril - Mai 2010
Article N° complet

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