Le grand jour du retour

Article extrait du dossier Dans la peau d'une tortue
Les émetteurs radio fonctionnent environ pendant 18 mois. Puis un jour, la croissance de la carapace les fait tomber. Pour la suite du suivi, on utilise des nasses contrôlées toutes les 24 heures. En général, on y trouve des grenouilles ou des poissons rouges… et parfois une tortue vite relâchée. / © Olivier Born

En Suisse, les amis de la cistude se réjouissent. Car la tortue locale est enfin sérieusement réintroduite à Genève et à Neuchâtel, demain peut-être ailleurs…

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Le triste destin de la cistude est emblématique du sort calamiteux que nous avons réservé aux marais de toutes sortes à l’échelle de l’Europe entière, des marais pourtant qui dépolluent les eaux douces, fixent le carbone, régulent le cours de nos rivières et abritent enfin une biodiversité exceptionnelle.

La tortue parapluie

Les émetteurs radio fonctionnent environ pendant 18 mois. Puis un jour, la croissance de la carapace les fait tomber. Pour la suite du suivi, on utilise des nasses contrôlées toutes les 24 heures. En général, on y trouve des grenouilles ou des poissons rouges… et parfois une tortue vite relâchée. / © Olivier Born

La cistude est importante parce que c’est une pièce totalement unique de notre patrimoine, mais aussi parce que c’est une espèce parapluie. En d’autres termes, restaurer des conditions qui lui conviennent, des étangs riches en végétation, des roselières, des saulaies, mais aussi des prairies, des pentes herbeuses ou des buttes pour la ponte, c’est protéger du même coup une multitude d’autres espèces.

En France, alors même que la tortue bourbeuse continue de se raréfier, deux projets de réintroduction sont en cours en Alsace et en Savoie. Au lac du Bourget, André Miquet du Conservatoire d’espaces naturels résume joliment l’enjeu. « C’est l’homme qui l’a fait disparaître. Donc il est de notre responsabilité de restaurer ses milieux de vie et de la réintroduire. C’est en quelque sorte réparer nos fautes passées. »

Du côté suisse, plus de 300 cistudes batifolent déjà à deux pas de Genève dans les étangs du Moulin-de-Vert. Des tortues ont en effet été relâchées dans cette réserve naturelle à partir de 1950. Grâce aux pelouses sèches toutes proches, c’est probablement le seul endroit du pays où ces reptiles parviennent actuellement à se reproduire. Plutôt bien même car leur nombre augmente d’année en année pour atteindre des densités records. Un stock idéal pour envisager d’autres lâchers ?

Méli-mélo au Moulin-de-Vert

Malheureusement, plusieurs études génétiques ont montré que ces tortues sont issues de trois sous-espèces d’origine géographique différente. La plupart des individus sont des hybrides. Commentaire de l’inspecteur cantonal de la faune Gottlieb Dändliker : « A l’époque, c’était du folklore. Pas d’autorisation, aucune étude pour savoir si le milieu convenait, des individus de provenances fantaisistes et aucun suivi scientifique… Au Moulin-de-Vert, les cistudes ont prospéré mais de nombreuses autres introductions officieuses ont été des échecs complets. »

Fini le folklore

Cette cistude recevra un émetteur radio. / © Hélène Tobler

Aujourd’hui, plus question de répéter pareilles erreurs. A partir de 1999, en parallèle aux études qui se multiplient pour étudier la faisabilité d’un vrai retour en Suisse, une coordination nationale est constituée sous l’impulsion du Centre de Protection et de Récupération des tortues de Chavornay. Mais où trouver des cistudes à la génétique fréquentable ?
Par chance, une équipe d’Argoviens passionnés élève depuis une quinzaine d’années des cistudes de la bonne lignée car d’origine autrichienne sous l’impulsion notamment d’Hans Peter Schaffner. « Je suis bijoutier. Les tortues, c’est mon hobby. Avec mes amis de l’association Swiss Emys, nous avons prouvé que les cistudes peuvent très bien se reproduire en incubation naturelle à basse altitude sur le Plateau suisse. Et puis, nous avons affiné nos techniques d’élevage au fil des années en espérant qu’un jour, un projet de réintroduction serait officiellement lancé. »

La patience de ces bénévoles est finalement récompensée le jour où le Comité de pilotage national autorise deux lâchers tests avec un suivi scientifique intensif sur des sites bien choisis à Genève et à Neuchâtel. Un troisième programme est envisagé au Tessin, puis on se laissera le temps d’évaluer les résultats avant peut-être de réinstaller la tortue bourbeuse à de nombreux autres endroits. En parallèle, d’autres nurseries sont installées au Papiliorama à Kerzers (FR) ou au Centre de récupération des tortues exotiques de Chavornay (VD) pour augmenter le stock d’animaux et leur variabilité génétique.

A Jussy, c’est parti !

Les premiers lâchers ont lieu à Genève sous l’impulsion d’un Canton particulièrement motivé par le retour de la cistude. D’importantes zones marécageuses viennent justement d’être renaturées dans les bois de Jussy, à l’extrémité est du territoire. Une butte sableuse est aménagée pour la ponte puis 22 individus sont relâchés entre 2010 et 2011.
Le 30 juin dernier, cette jeune population reçoit le renfort de quinze tortues supplémentaires. La biologiste Céline Rochet assure le suivi sur le terrain. « Nous avons choisi un site éloigné du Moulin-de-Vert pour éviter toute contamination par des cistudes d’une souche exotique. » Des caméras ont été installées sur la butte avec l’espoir de filmer bientôt les premières pontes. Car certains individus sont désormais en âge de se reproduire.

Emotion à Neuchâtel

Puis en 2013, dix tortues âgées de 3 à 4 ans sont relâchées près de Neuchâtel dans la réserve naturelle de la Vieille-Thielle. Neuf autres individus les rejoignent le 12 juin 2015. La Salamandre y était comme de nombreuses personnes impliquées dans le projet : des scientifiques, des gardes-faune et les éleveurs enthousiastes de Swiss Emys qui versent une petite larme d’émotion au moment où leurs protégées équipées d’un émetteur radio sont déposées par terre. Qu’elles sont jolies, ces petites tortues, qu’elles avancent vite en direction de l’eau… Et plouf, et plouf.

Avec la végétation luxuriante qui recouvre les rives, ce n’est pas demain qu’on les reverra. Heureusement, la biologiste Charlotte Ducotterd est sur le coup. Par télémétrie puis avec des nasses, elle va suivre ce qui se passe dans le cadre de sa thèse. « J’espère qu’on pourra renforcer cette nouvelle population avec d’autres individus provenant d’autres élevages. » Quant à Sylvain Ursenbacher, coordinateur de la protection des reptiles pour la Suisse romande également présent ce jour-là, il résume le prochain défi : « La reproduction ! Des rares zones humides qui subsistent sur le Plateau, combien ont encore des biotopes séchards à proximité ? Ici par exemple à la Vieille-Thielle, les cistudes n’auraient nulle part où pondre si on ne leur avait pas fait une butte. Et on ignore encore si cet aménagement fonctionnera. » Réponse dans quelques années.

Couverture de La Salamandre n°235

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 235
août - septembre 2016
Article N° complet

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