La jeune fille et les rats

Les rats se font un festin dans le compost. / © Benoît Perrotin

Ils incarnent depuis des siècles toutes les peurs des hommes. Mais les rats sont-ils vraiment détestables ? Réponse inattendue à travers les yeux d’une gamine au fond du jardin.

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« Chérie, tu vas vider le compost s’il te plaît ? » Une voix fluette répond depuis le salon : « Tout de suite papi ! » Quelques instants plus tard, la porte de la maisonnette s’ouvre en grinçant. Une fillette en sort avec un bac rempli d’épluchures, croûtes de fromage et autres trognons. Contrairement à la vaisselle, elle ne rechigne pas à cette tâche ménagère. Au fond du jardin de ses grands-parents, il y a toujours plein de choses à voir. Ses amies les corneilles, par exemple, sont souvent perchées sur le vieux noyer ou embêtent une pauvre buse. Au crépuscule, il n’est pas rare d’apercevoir la queue touffue du renard qui fouille le compost.
La jeune fille s’immobilise : un bruit sourd et rythmé s’élève du tas d’ordures. Un bout de pain sec à moitié rongé se met à bouger, puis une queue écailleuse s’agite entre coquilles d’œufs et vieux sachets de thé. Sûrs de leur bon droit, les rats surmulots festoient sur les déchets des humains. Elle les admire sans aucun a priori.

Au crépuscule, les rats sortent un à un de leur cachette diurne. / © Benoît Perrotin (crayonné réalisé à la lampe ou à l'aide d'un piège photographique)

La nuit vient et amène d’autres rats. Pendant que la jeune fille dort, ils sont nombreux à déboucher des tunnels creusés dans les alentours du compost. Parents, enfants, petits-enfants, voici toute la famille réunie pour une mémorable ratatouille de carottes, patates, poireaux et oignons moisis.
A vrai dire, ces surmulots sont des nouveaux venus. Ils viennent de Rats-city, une colonie populeuse installée dans la berge d’un canal à quelques centaines de mètres de là. 149 habitants, c’était trop ! Certains d’entre eux ont préféré déménager au fond de ce jardin.
Un géant trône maintenant au centre du festin. 47 cm de la tête au bout de la queue, le roi des rats rappelle son autorité en couinant des ultrasons et en donnant parfois quelques morsures. C’est à lui de goûter en premier au dessert : une pomme à peine fermentée.

Le roi des rats trône au milieu du festin. / © Benoît Perrotin (crayonné réalisé à la lampe ou à l'aide d'un piège photographique)
La jeune fille et les rats surmulots

Rat surmulot en train de se gratter / © Benoît Perrotin

Une heure avant l’aube, la fillette amène au fond du jardin ses grands-parents. Dans le cône lumineux de leur lampe de poche, ils découvrent les nouveaux voisins. Pas trop farouches et plutôt sympathiques, les rats grignotent, se toilettent et se reniflent sans cesse. Et ils se frottent, et ils se touchent… Ils se caressent même.

« Mamie, regarde, ils ont des mains avec cinq doigts, comme nous ! »

La jeune fille et les rats surmulots

© Benoît Perrotin

De nombreuses expériences ont montré que les rats sont très émotifs, altruistes et intelligents. Leurs points forts ? Une grande capacité de coopération, une aptitude à l’apprentissage de groupe et une organisation sociale très élaborée. Ainsi, face à la guerre que l’humanité leur livre, ils s’adaptent constamment. Un piège ou un poison efficace ne le restera souvent pas longtemps.
La plupart d’entre nous n’aiment pas les rats. Leur succès planétaire devrait pourtant nous épater. Serait-ce leurs multiples points communs avec l’homme qui posent problème ?

« Celui de droite est moins téméraire (+ hésitant). » / © Benoît Perrotin
La jeune fille et les rats surmulots

Rat observé à l'infra-rouge / © Benoît Perrotin (crayonné réalisé à la lampe ou à l'aide d'un piège photographique)

Des steppes aux égouts

Les steppes mongoles, c’est de là que vient le rat surmulot. Comme le rat noir avant lui, ce rongeur a colonisé toute l’Europe en profitant du développement des échanges commerciaux et des voies de communication. Nageur et fouisseur hors pair, il serait arrivé à Paris vers 1750. A ce jour, on estime que les rats d’égouts parisiens seraient deux à trois fois plus nombreux que les humains de la métropole. Le surmulot ronge toutes sortes de matériaux pour user ses incisives en provoquant courts-circuits, pannes et autres dégâts. Rattus norvegicus est aussi vecteur de nombreuses pathologies, dont la maladie de Weil ou leptospirose.

La jeune fille et les rats surmulots

Rat observé à l'infra-rouge / © Benoît Perrotin (crayonné réalisé à la lampe ou à l'aide d'un piège photographique)

Trous à rats

Ultra-adaptable, le rat surmulot s’accommode de milieux extrêmement variés, volontiers tout près de l’homme. Villes, caves, greniers, bateaux, décharges, égouts… Il adore les endroits humides et n’a besoin que d’un peu de nourriture et d’un abri pour dormir et se reproduire. Grégaire, ce mammifère vit en familles, voire en colonies. Des groupes comportant plus de 200 individus ont déjà été observés là où il y a beaucoup à manger.

La jeune fille et les rats surmulots

Les rats sont très prolifiques pour pallier à une mortalité importante. / © Benoît Perrotin (crayonné réalisé à la lampe ou à l'aide d'un piège photographique)

Ratons à la chaîne

Le surmulot peut se reproduire toute l’année. Une femelle enchaîne des centaines d’accouplements avec plusieurs mâles en quelques heures. Trois semaines plus tard, 5 à 12 ratons voient le jour. Six heures après la mise bas, la mère est à nouveau réceptive. Quant à ses filles, elles atteindront la maturité sexuelle à l’âge de trois mois déjà. Pourquoi tant de hâte à se reproduire ? Parce que chez les rats, la mortalité est très importante. Rares sont ceux qui atteindront l’âge de deux ans.

La jeune fille et les rats surmulots

Rat à l'oreille abîmée / © Benoît Perrotin

A l’écoute du ventre

Curieux mais rusé, le rat surmulot inspecte avec circonspection tout nouvel objet. Plutôt que d’ingérer un aliment qu’il ne connaît pas, il le lèche avant d’éventuellement goûter un tout petit morceau. Cette méfiance s’expliquerait par le fait que le rat ne peut pas vomir pour expulser une bouchée empoisonnée. Et il serait même capable de mémoriser puis d’éviter les aliments qui lui provoquent des troubles digestifs.

« Je reste à distance des rats et les observe à la longue-vue. » / © Benoît Perrotin

En pratique, lisez nos 3 conseils pour observer les rats.

Couverture de La Salamandre n°233

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 233
Avril - Mai 2016
Article N° complet

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