La forêt du lynx

Lynx boréal traversant une combe. / © Didier Pépin

Prédateur envoûtant, le lynx peuple les rêves de Didier Pépin depuis longtemps. La parution de son livre est l'aboutissement, mais non la fin, d'une quête dans les immensités sauvages du Jura.

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Avec le retour du lynx boréal dans la montagne jurassienne, les forêts ont retrouvé leur âme. Chaque soir, au crépuscule, le grand félin quitte son repaire diurne pour une nouvelle nuit de maraude.
Dès les premières neiges d'octobre, je pars à sa recherche. Suivre ses traces dans la poudreuse est le moyen idéal pour connaître les passages habituels de l’animal, pour découvrir des restes de proies et des tanières utilisées comme gîte diurne. Il devient alors possible d’anticiper ses déplacements et de pouvoir le surprendre à l’affût, toujours avec le souci de ne pas le déranger.

Premiers frissons

Un jour d'automne, lors de la pause de midi, je décide de contrôler un cadavre de chevreuil découvert la veille. Il pleut, météo idéale pour progresser silencieusement. A cinquante mètres de la proie, un violent feulement déchire soudain le silence : Oooaouou ! Immobile derrière un sapin, je suis attentif au moindre mouvement. La forêt entière retient son souffle. La pluie s’est arrêtée et la brume s’est dissipée. Toutes les conditions sont aujourd’hui réunies pour ma première rencontre avec le lynx. Je le cherche aux jumelles dans la végétation, mais les battements de mon cœur me privent d’une bonne stabilité. Le temps passe et rien ne bouge. Je décide de me rapprocher d’une dizaine de mètres.
L’animal s’est déplacé et crie à nouveau. Je sens sa présence. Je suis à un doigt du bonheur, mais le félin parvient à me fausser compagnie, préférant remettre à plus tard notre premier face-à-face.

Le voir, enfin !

Après plusieurs mois de longs affûts dans le froid, ce soir je pars retenter ma chance. Chargé de mon équipement pour veiller toute la nuit, j'arrive enfin au sommet du crêt. Mouillé de chaud, je déballe mes affaires tout en reprenant ma respiration. C’est alors que le cri du lynx retentit par deux fois… Juste le temps de me retourner et je l’aperçois furtivement qui descend entre les arbres dans ma direction. Une ou deux minutes passent…
Soudain, à moins de dix mètres, sa tête se hisse à ma hauteur, au sommet du rocher qui nous sépare. Il me regarde fixement, avec curiosité, mais ne manifeste aucune crainte. Adossé à un épicéa, je n’ose plus bouger. Des frissons me parcourent le dos, une larme perle au coin de mes yeux. L’animal que je piste depuis des années est enfin là, devant moi!
Il s’avance encore un peu. Passe derrière une souche, me fixe à nouveau. A ma grande surprise, le lynx s’approche encore sans me quitter des yeux. Sa démarche est lente, féline. Chaque patte se pose avec une extrême délicatesse. Cinq mètres nous séparent. Jusqu’où va-t-il aller?
Sans la moindre inquiétude et avec beaucoup d’élégance, le prince me contourne. Puis, avec une certaine indifférence, il me lance un dernier regard avant de s’éloigner en criant.

Face à face

Je suis de nouveau à l'affût. La lumière du jour est bien tombée lorsqu’un mouvement furtif attire mon attention. Un animal descend dans la pente et disparaît derrière le gros rocher. Aucun bruit ! Je peux donc exclure les chamois et chevreuils qui fréquentent habituellement les lieux. Le renard? Le vent qui monte de la vallée aurait dû alerter ce fin limier.
Quelques secondes s’écoulent, puis je vois apparaître une forme sombre qui monte dans ma direction. Impossible de distinguer les couleurs, la lumière est trop faible, mais la démarche ne laisse aucun doute, c’est un lynx! Quand la distance qui nous sépare tombe au-dessous de dix mètres, il se met à grogner. Le relief du terrain l’oblige à passer à moins de cinq mètres. Immobile et légèrement en contrebas, l’animal est maintenant silencieux. Il s’assoit sur une souche, me tourne le dos, puis me contourne et saute sur un tronc d’arbre mort sur lequel il entame un brin de toilette.
Dans une nuit presque noire, le félin s’éloigne calmement. Il me laisse le champ libre pour m’en retourner à la lumière de ma lampe frontale.

Propos recueillis par Alessandro Staehli

Amour éphémère

Le lynx boréal, le plus grand félin d'Europe, est un animal territorial et solitaire la plus grande partie de l'année. Le rut se déroule généralement entre mi-février et mi-mars. Les mâles poussent alors des cris caractéristiques et peuvent parcourir plusieurs dizaines de kilomètres en une seule nuit pour trouver une femelle. Pendant les quelques jours que dure le couple, les deux partenaires chassent ensemble. A la fin des accouplements,
le mâle quitte la femelle. Seule, elle donnera naissance à deux jeunes dans sa tanière et assurera leur éducation jusqu'à l'âge de dix mois.

Chasseur éclair

Comme le loup ou l'aigle royal, le lynx est un superprédateur : à part l'homme, il n'a pas d'ennemis naturels. En compilant de nombreuses études sur son régime alimentaire, on dénombre plus de 150 proies différentes. Malgré ce chiffre impressionnant, ce félin opportuniste chasse surtout les animaux les plus abondants de son territoire. Dans le Jura et les Alpes, il s'agit essentiellement de chevreuils ou de chamois. Un adulte consomme environ 1,5 kg de viande par jour, une chevrette lui suffit donc pour une semaine entière. Occasionnellement, il peut tuer des lièvres, des petits rongeurs ou des gallinacés comme la gélinotte des bois. Son cœur étant de petite taille, le lynx n’a pas beaucoup d’endurance. De ce fait, il s'approche en profitant du couvert forestier avant une attaque aussi courte que fulgurante. Son taux de réussite atteint 60%.

La forêt du lynx avec Didier Pépin

Didier Pépin

Didier Pépin

photographe naturaliste

  • 1962 Naissance à Besançon dans le Doubs.
  • 1979 Commence la photo animalière.
  • 1980 Etudes en écologie animale à l'Université de Besançon.
  • 1989 Enseigne les sciences dans un collège.
  • 2002 Directeur de la Maison de la réserve de Remoray (Doubs).
  • 2003 Voit son premier lynx.
  • 2009 Retourne à l'enseignement.
  • 2014 Publie La forêt du lynx avec La Salamandre.

Pour consulter le livre du photographe naturaliste Didier Pépin, La forêt du lynx, rendez-vous sur notre boutique en ligne.

Couverture de La Salamandre n°224

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 224
Octobre - Novembre 2014
Article N° complet

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