Le signal de la fin

Article extrait du dossier L'automne des mammouths
L'hiver et ses carcasses offrent une nourriture de choix au grand corbeau. L'acuité visuelle exceptionnelle de ce recycleur lui permet de repérer très vite un cadavre. C'est presque toujours lui le premier sur les lieux. / © Laurent Willenegger

Un vent neigeux se lève. Les corbeaux quittent leur donjon en croassant. Ils volent vers une forme sombre qui gît sur la steppe. Un mammouth s'est éteint.

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La neige. Quelques giboulées isolées, puis une accalmie qui laisse les paillettes blanches dispersées au sol. Déjà les nuages plombés se referment dans un souffle glacé. La neige revient gommer les couleurs de l'automne, recouvrir la steppe des mammouths.
Avant midi, les nuages ont disparu. Ce n'est pas parce que l'hiver est arrivé que les précipitations se multiplient. La sécheresse est aussi caractéristique des glaciations que le froid pesant qui s'installe aujourd'hui pour de très longs mois. Conjugué à un faible enneigement, ce froid sec convient parfaitement à ceux qui, comme certains mammouths, bœufs musqués ou rhinocéros, préfèrent rester sur place au lieu de migrer.

La fin des mammouths

Grands corbeaux / © Laurent Willenegger

Usé pour toujours

A première vue, la neige a chassé les oiseaux. Seuls tournoient dans le ciel les grands corbeaux. Dès l'aube, ils ont repéré le vieux mammouth mourant. Le très maigre vieillard est mort de faim à plus de 60 ans. La veillée de quelques compagnons n'aura pas retardé l'inévitable. Trois d'entre eux, les derniers, s'éloignent lentement du cadavre.

Pour broyer l'herbe de la steppe, chaque mammouth possède une seule molaire fonctionnelle par demi-mâchoire. Au fur et à mesure de son usure, elle est remplacée par la dent suivante qui se met en place par un mouvement tournant. Ce remplacement salutaire se produit à cinq reprises dans la vie d'un individu, avec des molaires toujours plus grandes, plus épaisses et plus résistantes. La première a une taille de dent humaine, la sixième fait 30 centimètres de long pour un poids de près de deux kilos. Quand cette ultime molaire est usée jusqu'à la racine, l'animal ne peut plus se nourrir et dépérit.

La fin des mammouths

Grands corbeaux / © Laurent Willenegger

Les bandits du donjon

Après plusieurs heures d'observation, deux corbeaux osent enfin se poser à quelques mètres de la dépouille. Ils s'approchent en sautillant nerveusement, s'envolent, reviennent en fixant des yeux le cadavre. Ils veulent être sûrs que la bête est morte, qu'ils ne risquent rien.

Enfin, le festin commence. Barbichettes hérissées, plumes gonflées, les oiseaux noirs se mesurent les uns aux autres pour accéder aux seules friandises pour l'instant disponibles : les yeux et la langue. Attaquer le plat de résistance, disparaître tout entiers dans les entrailles du mammouth, ce sera pour plus tard. Les corbeaux réunis en nombre ont besoin d'autres charognards capables d'éventrer l'animal bientôt gelé. Un aigle ne suffira pas. Ils attendent des hyènes ou des loups. Qui sait, n'est-ce pas aux meutes que s'adressent leurs croassements graves ?
Sur la steppe des mammouths, bientôt ce sera la curée. Un spectacle désolé et nécessaire qui clôt notre vision préhistorique.

Mémoire de mammouth

Oui, on connaît prodigieusement bien la vie intime du mammouth. Mieux probablement que celle de tout autre animal fossile. Ses poils, ses organes et même le contenu de son estomac ont voyagé jusqu'à nous congelés dans les glaces sibériennes. Quelques individus conservés presque intacts ont livré aux scientifiques une quantité astronomique d'enseignements sur leur quotidien et aussi sur les circonstances de leur mort.

Quant aux représentations des premiers peintres naturalistes de la préhistoire, elles révèlent finement certaines mœurs et attitudes de ces animaux. Recoupées avec des analogies très plausibles avec les éléphants, ces informations permettent de se représenter quel fut l'automne des mammouths. L'automne comme la fin d'un paysage auquel ces animaux étaient parfaitement adaptés.

Etait-il imaginable à cette époque que le monde allait basculer ? Que les mammouths invincibles allaient disparaître, et avec eux la steppe qui les nourrissait? Les hommes qui les côtoyaient avaient-ils prédit parail bouleversement ? Y ont-ils involontairement contribué?

Couverture de La Salamandre n°200

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 200
Octobre - Novembre 2010
Article N° complet

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