Une rivière comme on Lemme

Vue aérienne d'un secteur renaturé où la Lemme de 1,5-2 m de large serpente à nouveau dans le marais. Au fond à gauche, l'ancien tracé rectiligne et large de 6-7 m avant son effacement. / © Pierre Durlet (parc naturel regional du haut-jura)

Partiellement rayée de la carte au Moyen Age puis amputée dans les années 1970, une rivière du Haut-Jura français ressuscite, résultat d'une renaturation exemplaire.

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On connaît les chiffres : quelque 50% des zones humides ont disparu en un demi-siècle dans le monde. Celles qui subsistent sont parfois méconnaissables. C'était le cas jusqu'il y a peu du marais du Chatelet et de son artère principale, la Lemme. Au Moyen Age, on effaça les méandres de cette rivière du Haut-Jura, en Franche-Comté, pour la canaliser. Objectif, lui donner plus de débit pour faire tourner les moulins.
Dans les années 1970, la révolution agricole achève le désastre en rectifiant ses affluents et en drainant le marais. Tout devient droit, net, bientôt inerte. Aujourd'hui, miracle. Près de Saint-Laurent-en-Grandvaux se jouent les actes d'une renaissance pour la rivière et son écosystème. Sur les planches, des acteurs locaux persévérants unis pour un projet d'importance nationale. Redessiner le lit, redonner vie à 12 km de réseau hydrographique, telle est la mission du Parc naturel régional du Haut-Jura et de la Fédération de pêche.

Et au milieu coulait une rivière

Il y a une quinzaine d'années, scientifiques, pêcheurs et militants sont unanimes. Le semblant de rivière rectiligne et trop large ne fonctionne plus : manque d'eau en été, assèchement des marais et des tourbières, saules envahissants, faune aquatique en danger. L'aval de la Lemme atteint 21°C en été, une situation anormale à 800 m d'altitude. Les préalables administratifs et la sensibilisation durent 15 ans, puis les travaux commencent enfin en 2011.
Des techniciens au savoir-faire très pointu creusent le nouveau lit de la rivière et manipulent des milliers de tonnes de matériaux en se déplaçant sur ces sols marécageux sans les détériorer.

Pierre Durlet et Georges Roux, deux acteurs de la restauration de la Lemme. Ici sur les premiers mètres de la renaissance. / © Jean-Philippe Paul

« Les méandres effacés au Moyen Age sont invisibles. Un travail de géomètre a permis de modéliser un parcours théorique de la Lemme ancienne. Nous ne garantissons toutefois pas à 100% le tracé originel » précise Pierre Durlet, chef de projet pour le Parc naturel régional du Haut-Jura. Le nouveau cours d'eau est volontairement étroit pour que l'érosion finisse de façonner naturellement son profil.
En marge, les drains sont bouchés et les affluents restaurés dans leur lit d'origine encore perceptible. Ouvrages et barrages sont effacés en amont afin de favoriser la continuité écologique et la migration des sédiments.

L'eau, l'air, la vie

Mars 2013. La rivière serpente et respire de nouveau, les alluvions se réorganisent et, déjà, le cincle plongeur réinvestit les lieux. Dès la fin de ces immenses travaux, à l'automne dernier, les bécassines des marais et les bécassines sourdes, deux des trois espèces de bécassines répertoriées en France, fréquentent cette zone redevenue humide. Le naturaliste Pierre Durlet ose rêver : « Nombre d'oiseaux, plantes et insectes pourraient enrichir le marais dans les prochaines années » (> encadré). Autrefois renommée pour la pêche, la Lemme doit désormais reconstituer sa faune piscicole. Georges Roux, de l'association des Pêcheurs de la Lemme, ne cache pas non plus son espoir de retrouver de belles populations de vairons, de loches franches et de truites farios.

Loches franches / © Mickael Bejean

Quant aux écrevisses à pattes blanches, elles ont disparu de longue date. « En 1920, tout le monde en pêchait pour les repas de fête », regrette-t-il. « L'écrevisse de Californie, présente en aval, est une espèce allochtone arrivée accidentellement dans les milieux naturels du Jura depuis le Léman, via le commerce des restaurateurs » , ajoute Pierre Durlet.
Un inventaire de référence des invertébrés du fond de l'eau a été réalisé il y a un an afin d'évaluer à l'avenir les bienfaits de l'imposant ouvrage. On mise sur une diversification et une augmentation des populations d'éphémères, de trichoptères et de plécoptères, ces insectes benthiques indicateurs de la qualité de l'eau et des milieux.
La renaturation de la Lemme est un exemple spectaculaire de conservation de la nature. Aujourd'hui, la Maison de la réserve de Remoray y vient en voisine sensibiliser les scolaires à la richesse des zones humides. Guérir c'est bien, mais prévenir c'est mieux.

Le bonheur est dans le marais

La bécassine des marais a déjà stationné l'automne dernier en halte migratoire dans cette zone humide. Les ornithologues ont le secret espoir qu'elle y niche cette année. Dès avril, ils seront à l'affût d'un éventuel « chevrotement », la fameuse parade nuptiale aérienne du limicole. L'oiseau ne niche malheureusement plus en Suisse et est en danger d'extinction en France, où son bastion principal se trouve dans le Haut-Doubs.

Bécassine des marais / © Alessandro Staehli

Les grands travaux

  • 12 km de rivière reconnectés
  • 3 ouvrages infranchissables effacés
  • 60 ha de marais restaurés
  • Environ 2000 m de fossés de drainage comblés
  • 2500 m d'anciens lits artificialisés supprimés
  • 4800 m de réseau hydrographique recréés.

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Couverture de La Salamandre n°215

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 215
Avril - Mai 2013
Article N° complet

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